201 |
sans avoir une liaison néces-
saire avec une autre. |
Je fais remarquer que beau-
coup de ceux qui composent
la Musique d'un Opera, avides
de répandre bien des airs dans
leur travail, pour prévenir le Pu-
blic à leur avantage, prennent
souvent pour chanson, ce qui
est purement du recit ; c'est à
dire, ce qui ne sauroit être
détaché du sujet sans l'altérer :
& au lieu par là de relever leur
ouvrage, le défigurent telle-
ment, qu'il n'a plus de suite :
Car la musique doit avoir ses
caracteres, ses liaisons, confor-
mes à celles qui sont ménagées
par l'Auteur des paroles. Ce
défaut arrive de ce que le
Compositeur, peu rempli du
sujet du Poëte, peu sensible à
ses expressions, n'a que sa Mu- |
|
202 |
sique en vue, & ne fait nulle
atention aux mouvemens qui
lui sont prescrits par les paroles. |
Les Vers de l'Air, ou du
Recitatif, se composent avant
que d'apliquer les notes aux
paroles : Au contraire du Ca-
nevas, ou de la Parodie, qui
sont des paroles que le Poête
aplique à une musique déjà
composée. |
Pour faire connoître à un Ac-
teur, comment il doit chanter, & à un Auditeur, comment il
doit décider du chant, je crois
qu'il est nécessaire de les ins-
truire des regles que le Com-
positeur & le Poëte doivent ob-
server, pour mettre des paroles
en musique avec goût, & pour
en apliquer de même à des
notes déjà arangées. |
| Celui-là doit entrer dans le |
|
203 |
sens de l'Auteur des paroles,
comme s'il les avoit composées
lui-même ; é encore plus, s'il
m'est permis de le dire, puis-
qu'il doit en aranger les sila-
bes sous des tons, & les sou-
mettre à des intervales qui ne
conviennent point à la nature
de l'action ; de manière pour-
tant que nous en soyons tou-
chés. |
Ainsi dans la longueur, ou -
dans la brieveté des silaves, dans
le caractere de l'expression, il
doit garder la proportion la
plus aprochante de leur me-
sure naturelle, & le plus de
convenance qu'il est possible des
tons de Musique, avec ceux qui
exprimeroient le sentiment par
la déclamation. |
Mr de Lulli excelloit dans
cette connoissance. Quand, par
exemple, i la voulu exprimer la |
|
204 |
situation d'un Amant qui se
plaint, il a donné à ses tons
une longueur proportionnée à
cette situation. Mais il n'a point
disproportionné l'étendue de ses
intervales, comme font les
Compositeurs ordinaires, qui
se mêlent de mettre des paro-
les en musique. Que l'on se sou-
vienne de ces endroits d'Ama-
dis, & de Roland, on sen-
tira tout l'artifice avec le-
quel cet Auteur a ménagé ce
deux morceaux. |
Bois épais, redouble ton ombre ;
Tu ne saurois être assez sombre ;
Tu ne peux trop cacher mon malheureux amour.
Je sens un desespoir, dont l'horreur est extrême :
Je ne dois plus voir ce que j'aime ;
Je ne puis plus souffrir le jour.
Ah ! j'atendrai long tems, la nuit est loin encore.
Quoi ! le soleil veut-il luire toujours ? |
|
205 |
Jaloux de mon bonheur il prolonge son cours,
Pour regarder la beauté que j'adore,
O nuit ! favorisez mes desirs amoureux, &c. |
Messieurs des Touches, &
de la Barre nous ont fait voir
par des morceaux de pareille
beauté qu'ils nous ont donnés,
qu'ils entendoient parfaitement
cette partie du Musicien. |
Mr de Lulli est entré avec la
même exactitude, avec la mê-
me délicatesse dans les autres
passions, dans les autres carac-
teres qu'il voulu peindre : de
manière qu'en modulant tou-
jours sagement, il a conservé
une proportion convenable avec
les regles de la Déclamation.
Ainsi l'Acteur qui exécute, n'a
point de peine, il se plaît à chan-
ter ces endroits ; & celui qui
écoute ne perd point le senti-
ment, & jouit en même tems |
|
206 |
du plaisir d'entendre d'excel-
lent musique : il la saisit dès
la premiere fois qu'il l'entend,
parce qu'elle est dans la na-
ture. |
Mais il faut être plus que Mu-
sicien pour en coposer de si
bonne. Si l'on n a du savoir, du
goût, du commerce, de l'es-
prit, du sentiment, on n'y reüs-
sira jamais. Ces Composi[te]urs[1]
qui n'ont que la science de la
Musique en partage, renver-
sent tellement l'ordre naturel
de l'expression, dérangent si
fort les tons nécessaires aux
passions, qu'ils ne font aucun
effet sur notre cœur, parce
qu'ils portent à un intervalle dé-
raisonnable les termes qui doi-
vent nous toucher. Ils alterent
tellement la quantité de leurs
silabes, qu'on ne les reconnoît |
|
|
207 |
plus. J'en donnerois une infi-
nité d'exemples, si je n'étois
plus atentif à conserver la ré-
putation de ceux qui les ont
composés, qu'à paroître con-
noisseur. Ils pourront me ré-
pondre que M. de Lulli, tout
habile qu'il étoit, est tombé
dans ce défaut. S'ils reconnois-
sent sa faute, ils doivent l'évi-
ter avec soin, & ne pas l'imi-
ter si souvent, dans un défaut
que l'on rencontre si peu dans
ses ouvrages. |
Un Compositeur doit con-
noître parfaitement les effets
de la ponctuation, pour ne point
confondre un sens avec l'autre :
ou pour ne point mettre sur
les mêmes notes des passions,
des figures oposées ; pour mé-
nager à propos les silences, les
soupirs usités dans la musique. |
|
208 |
Je citerois des morceaux les
plus essenciels d'un Opera, &
qui en devoient être les plus
touchans, où ces trois défauts
sont grossiérement marqués, &
ont fait manquer l'effet que l'on
devoit atendre des paroles. A
qui doit-on après cela atribuer
leur peu de succès ? |
Le Musicien qui compose sur
des paroles, doit indispensable-
ment savoir les regles de la Dé-
clamation, pour les apliquer à
son chant le plus qu'il lui sera
possible. Mr de Lulli y étoit
fort atentif. On le remarque
dans la parenthse suivante,
que tout autre que lui auroit
peut-être manquée. |
Le vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être,
Sera digne de moi. |
| La parenthese, si quelqu'un |
|
209 |
le peut être, est si bien disposée,
que l'on pouroit chanter, le
vainqueur de Renaud sera digne
de moi, sans altérer lesentiment
ny la modulation. C'est en
cela suivre le précepte que j'ai
donné pour les perentheses,
que l'on doit détacher par un
ton différent de ce qui précede, & de ce qui suit. |
En composant de la musique
vocale, on ne doit nullement
ignorer la prononciation &
la quantité, pour ne point don-
ner à dessilabes longues, des
notes breves ; à des silabes sour-
des, des tons élevés ; & ainsi
du contraire : pour ne point pla-
cer des roulades, ou des te-
nues sur celles qui n'en sont
point susceptibles. Défauts qui
sont tres-fréquens dans la com-
position, soit que le Musicien |
|
210 |
ait été contraint par les regles
de son Art ; soit qu'il n'ait pas
eu l'esprit de les éviter. |
Je crois devoir avertir le Com-
positeur, de ne point chercher
avec afectation à convenir par
sa musique à la signification
d'un terme. Ce n'est point une
regle de mettre des roulades
sur ceux-cy, par exemple cou-
lez, volez ; des tenues sur les
suivantes, éternele, repos. Les
termes seuls, comme je l'ai déjà
fait remarquer, n'expriment
point un sentiment ; mais l'ex-
pression entiere, & ces diver-
tissemens de musique alterent
la passion ; & désignent plus le
Musicien, que l'homme d'es-
prit. |
Cependant il faut donner
quelque chose à celui-là, &
lui permettre de faire paroître |
|
211 |
son art dans les Chœurs ; &
sur destermes, où la beauté
du chant peut souffrir des
tenues ; ou des roulades :
Mais l'usage fréquent & mal
entendu en est tres-vicieux ;
& je ne comprens pas com-
ment des Compositeurs, tres-
habiles d'ailleurs, se sont avi-
sés dans ces derniers tems, d'a-
pliquer de la musique compo-
sée dans le goût Italien, sur des
paroles Françoises, dont ils font
rouler les silabes sans raison, &
sans sentiment : c'est bannir de
la Musique vocale, l'expression,
qui est seule capable de nous
toucher le cœur. Et si on
aplaudit à ces Messieurs, qui
n'ont en vue que de faire pa-
roître de la diversité dans leur
composition, ils vont donner
à notre Musique vocale le ri- |
|
212 |
dicule que l'on reproche à celle
d'Italie. Mais ce ridicule est
beaucoup plus sensible dans no-
tre langue, que dans l'Italienne. |
L'Auteur qui place un Ca-
nevas, decroit sacoir la Musi-
que aussi parfaitement que le
Compositeur doit connoître le
sens des paroles. Car rien n'est
de plus ridicule que ces ex-
pressions employées sous de la
Musique, dont le caractere ne
convient nullement auxparoles.
Je n'oserois en citer des exem-
ples, qui prouveroient ce que
je dis : Ce défaut est commun
aujourd'hui. Mais je puis avan-
cer que Mr Quinaut, soit
de lui-même, soit qu'il fût
conduit par Mr de Lulli,
en fesoit de tres heureux, tels
que celui-cy. |
|
213 |
La grandeur brillante,
Qui fait tant de bruit,
N'a rien qui nous tente ;
Le repos la fuit :
Malheureux qui la suit.
Fortune volage,
Laissez-nous en paix,
Vous ne donnez jamais
Qu'un pompeux esclavage :
Tous vos biens n'ont que de faux atraits. |
Et comme le Poëte & le Mu-
sicien n'en savent pas ordinai-
rement plus l'un que l'autre,
pour allier le caractere de la
musique, avec celui des paro-
les, delà vient que nous es-
suyons souvent le cant ridi-
cule de tres-mauvais Canevas.
Ce seroit répéter continuelle-
ment, que de faire remarquer
à un Auteur les regles qu'il
doit observer pour en faire de
bons. Il suffit de lui representer
qu'il est nécessaire qu'il con- |
|
214 |
noisse la valeur des notes, &
la portée de leurs intervales,
pour y allier des termes & des
silabes, qui leur conviennent,
suivant les principes que j'ai établis. Il est vrai que le Com-
positeur, pour conduire le Poëte
qui ne sait point de musique,
a acoutumé de lui donner des
silabes longues, ou breves sui-
vant ses notes. Mais ces sila-
bes désignent-elles le caractere,
ou la passion ? Au contraire el-
les gênent davantage le Poëte,
qui en sachant la musique, est
plus en état de l'allier avec ses
paroles. |
Le Poëte & le Musicien doi-
vent absolument connoître l'ef-
fet que le chant fait sur les mots,
afin de choisir ceux qui se pro-
noncent avec le plus de dou-
ceur : car il y en a dont la pro- |
|
215 |
nonciation est si désagrable,
que l'oreille du Spectateur en
est rudement afectée. Ces ter-
mes doivent être rejettés de
la musique ; & on ne les con-
noît que par la délicatesse de
l'oreille |
Cependant comme le Cane-
vas n'est point ordinairement
fort essenticel à une piece, il
n'est pas dangereux qu'il fle-
chisse un peu sous la musique :
mais les autres paroles doivent
absolument la dominer pour
plaire. |
Presentement que voila l'Ac-
teur préparé sur tout ce qui
regarde le chant, je n'ai que
trois remarques à lui faire faire,
avant qu'il se commette à chan-
ter, dans le dessin de plaire à ceux qui l'écoutent. |
| Comme j'ai fait voir que con- |
|
216 |
stamment la Musique altéroit
l'effet de l'expression, par des
mesures & des intervales qui ne
lui conviennent point ; & que
nous avons besoin dêtre dé-
dommagés de ce défaut par le
son d'une belle voix, par une
harmonie bien ménagée, & par
la délicatesse de sentiment de
celui qui chante ; il s'ensuit
delà que l'Acteur est celui qui
doit le plus au Spectateur. Car
bien que le Compositeur doive
par la disposition de ses notes,
imiter le plus qu'il peut la Na-
ture ; neanmoins l'Acteur a la
voix, le geste, & le sentiment
pour exprimer la passion. |
Ainsi toute personne qui
chante dans le dessein de plaire
à ceux qui l'écoutent, doit
avoir une voix touchante : quel-
que art que l'on puisse avoir, |
|
217 |
il est difficile de faire passer
une voix disgraciee. |
L'Acteur doit se faire une
étude particuliere de pronon-
cer distinctement chaque sila-
be, à quelque élevation, ou
à quelque profondeur que le
Compositeur l'ait portée. Il y
a des voix si confuses, quoique
belles, que l'Auditeur perd
tout ce qu'elles prononcent,
le Spectateur alors n'étant fra-
pé que des tons de la Musique,
c'est là bien souvent ce qui lui
fait dire que les paroles ne va-
lent rien, sans les avoir lues :
& peu s'en faut qu'il ne dise
aussi qu'elles sont mauvaises ;
parcqu'elles ne se font pas bien
entendre dans la bouche de
l'Acteur. Ainsi avant que de
chanter un morceau de Musi-
que, on doit bien consulter l'é- |
|
218 |
tenduë de sa voix, pour ne
point dérober à l'Auditeur le
plaisir d'être touché par le sen-
timent exprimé par les paro-
les ; en même tems que la mé-
lodie du chant, & l'harmonie
de toutes les parties de Mu-
sique frapent agréablement son
organe. |
Le Compositeur, comme je
l'ai déjà remarqué, étant sou-
vent contraint par les regles
de son art, de déranger la
quantité des silabes, c'est à un
habile Acteur à supléer à ce
défaut, en fesant longues les
silabes qui doivent l'être, &
breves, celles qui sont breves,
sans faire atention à la lon-
gueur, ou à la brieveté de la
note, à laquelle elles sont assu-
jetties. Par exemple, dans la
scêne de Zangaride dans Atys,
si l'on chantoit, & vous me lais- |
|
219 |
sez mourir, suivant la note des
deux premiers silabes, & se-
roit beaucoup plus long que
vous ; ce qui seroit contre les
regles les plus communes de la
quantité. Ainsi celui qui chante
prend de la note de la premiere
silabe pour mettre sur la se-
conde, afin de donner plus de
justesse à son expression. Et il
est si vrai que l'on doit en
user de cette manière dans les
endroits passionnés, que l'on n'y
doit point battre la mesure,
parceque l'Acteur doit être le
maître de son chant pour le
rendre conforme à son expres-
sion ; & l'acompagnement doit
aussi être assujetti à sa manière
de chanter ; On ne sauroit
mieux remarquer la vérité de
ce que je dis, que dans l'en-
droit de Phaëton, où Libie
chante : |
|
220 |
Que l'incertitude
Est un rigoureux tourment !
&c. |
A le chanter selon la note, on
acusera sans doute Mr de Lulli
d'avoir travaillé cet endroit ex-
travagamment, par raport à la
situation où doit être Libie.
Mais si on le chante comme le
fesoit l'Actrice, à qui on l'avoit
confié dans les commencemens,
on sentira toute la passion qui
y doit être au lieu qu'à l'en-
tendre, comme on l'exécute
communément, il semble que
cet air a été fait pour réjouir
l'Auditeur. |
J'infére de ce principe, qu'il
faut absolument observer, pour
bien chanter, que l'Acteur doit
connoître parfaitement les re-
gles de la quantité, & l'effet
des passions, pour donner aux |
|
221 |
termes, & aux silabes l'inter-
valle, & la force qu'il convient
pour toucher le Spectateur.
Car bien que l'on doive por-
ter sa voix au ton que le Mu-
sicien a prescrit ; cependant ce
même ton doit être prononcé
avec plus ou moins de poitrine,
selon la passion, ou la figure
qui regne dans l'expression. La
tristesse, l'amour, la douleur,
par exemple, demandent un
ton tendre, & foible, tel qu'il
le faut pour chanter tout ce que
prononce Atys dans la scêne de
Zangaride ; L'emportement, la
jalousie, le veulent élevé & vif,
comme on le doit donner à ce
bel endroit de Persée où Phinée
chante. |
Non, je ne puis souffrir qu'il partage une chaîne
Dont le poids me paroît charmant : |
|
222 |
Quand vous l'acbleriez du plus cruel tourment,
Je serois jaloux de sa peine. |
Ce seroit répeter tout ce que
j'ai dit dans le Traité de la
Déclamation, que de donner
des exemples pour prouver que
l'Acteur qui chante, quoiqu'assu-
jetti aux tons du Compositeur,
doit cependant suivre les ac-
cens que j'ai prescrits pour tous
les mouvemens que les paro-
les expriment ; pour tous les ca-
racteres que les personnages
que l'on fait parler, exigent.
On voit donc par cette démon-
stration, car constamment c'en
est une, que l'Acteur qui chante
doit absolument suivre toutes
les regles de la Déclamation ;
& que si nous avonssi peu de
personnes qui animent leur
chant, c'est que le nombre de
ceux qui déclament bien est fort |
|
223 |
petit. Si l'on vouloit se donner
un peu de peine pour aque-
rir cette connoissance, on pou-
roit sauver le dommage que la
Musique aporte à l'expression ;
désinteressé, comme j'ai dit,
que l'on pourroit l'être par une
belle voix, & par des acords
bien ménagés. |
Le mérite d'un Acteur, qui
par son chant satisfait le Spec-
tateur, est encore plus grand
que celui de l'Acteur qui dé-
clame, puisque celui-là a plus
de parties à allier ensemble,
& des inconveniens à prévenir.
Car suposé, & c'est beaucoup,
que de le présumer, qu'il se trou-
ve des personnes qui connois-
sent parfaitement le sens des
paroles, & qui sentent les mou-
vemens qu'elles expriment, il
faut qu'ils fassent un tout agrea- |
|
224 |
ble de la Musique, de la pro-
nonciation, & du geste, quand
ils se donnent en spectacle : ce
qui fait que lorsqu'un bon Co-
médien a la voix favorable pour
le chant, il l'exévute à la sa-
tisfaction de ceux qui l'écou-
tent ; & son chant tranche si
fort en bien avec celui des au-
tres, que c'est une preuve in-
contestable de ce que j'avance.
C'est un avantage pour celui
qui chante, dans des endroits
où l'on ne peut mettre le geste
en usage, de pouvoir s'en épar-
gner le mélange avec la voix ;
car c'est le plus difficile à mé-
nager dans l'action du chant ;
parceque les mouvemens en
sont oposés à la mesure de la
Musique ; & il faut un grand
goût pour les faire durer avec
grace pendant l'intervalle de |
|
225 |
cette mesure ; de manière que le
Spectateur n'aperçoive point de
contraste, ou une contenance
immobile tres-desagréable. |
On dira sans doute que tou-
tes mes reflexions, suposé qu'on
veuille m'en passer la nécessité
pour bien chanter, ne regar-
dent que le Recitatif, ou les
grands airs où regne la pas-
sion. Mais que pour exécuter
des paroles qui n'expriment que
des pensées communes, telles
qu'on en place sous des gigues,
sous des menuets, ou autre Mu-
sique de mouvement, il n'y a ab-
solument qu'à s'atacher à la
note, sans s'ambarasser des ex-
pressions. |
Il est aisé de répondre à cette
objection. Car il n'u a point
de ces paroles qui n'aient un
caractère particulier, par ra- |
|
226 |
port à la pensée qui les termi-
ne ordinairement, soit qu'elle
roule sur la tendresse, soit sur
l'infigelité, ou la constance, ou
que ce soit une air à boire.
Or tout cela est caracterisé dif-
féremment ; & si celui qui le
chante ne l'anime suivant les
regles que j'en ai données dans
la Déclamation, je puis conclure
qu'il ne chante point des pa-
roles, mais des notes. Encore
un coup, que l'on observe la
manière dont les bons Comé-
diens chantent ces petits airs,
on verra qu'ils demandent la
même atention que les au-
tres, quelque vive, quelque lé-
gere que soit la Musique, sous
laquelle on a assujetti ces pa-
roles. Je ne veux encore, pour
prouver ma proposition, que -
faire remarquer le sentiment |
|
227 |
commun que l'on se fait de ceux
qui composent ces petits airs.
Un tel Musicien, dit-on ex-
celle dans les airs à boire ; un
autre fait de bons printems : ce-
pendant ils sont également forts
dans la Musique. Qui peut donc
les distinguer, si ce n'est que
l'un fait mieux que l'autre dis-
poser ses notes convenables à
l'un de ces deux especes de
paroles, dont le caractere est
different de celui de l'autre
espece ? Et c'est cette différence
que je veux que l'on fasse sen-
tir en chantant ; autrement l'on
deviendroit fade ; on fraperoit
l'organe avec justesse à la vé-
rité, suivant les regles établies
par la Musique ; mais on ne sa-
tisferoit point l'esprit, on ne
toucheroit point le cœur de
ceux qui entendroient chan- |
|
228 |
ter. Je puis ajoûter que si l'on
devoit seulement suivre la note,
pour bien chanter, de la Mu-
sique apliquée sur des paroles
sérieuses, & celle que l'on place
sur des paroles comiques, de-
vroient être chantées, de-
vroient affecter également.Il
est absurde de le penser : Il y
a donc une action différente à
donner à ces deux especes de
paroles. Ainsi je onclus enfin
que celui qui chante, doit en-
tierement connoître le sens de
ses paroles, pour leur donner,
en conservant la justesse de sa
note, les accens qui vonvien-
nent à l'expression. |
Je puis inférer de tout ce
que j'ai dit sur le chant, que
si celui qui compose, celui qui
chante ont tant de connois-
sances à aquerir pour avoir du |
|
229 |
succès, que celui qui juge de
leur ouvrage, & de leur action,
le doit faire avec bien de la
retenue ; puisqu'il doit avoir
pour cela les mêmes connois-
sances, qui se rencontrent tres-
rarement dans une personne
qui a bien d'aures ocupations,
que de s'apliquer à connoître
les secrets de la Musique, &
de l'action. Que ce parti-
culier ne s'imagine pas que
pour savoir un peu de Musique,
il soit en état de juger du chant :
que parcequ'il n'a point été
affecté, l'expression ou la note
ne vaut rien. C'est à lui-même
qu'il doit s'en prendre. Il ne
voit pas qu'il a un esprit épais,
qui ne peut pénetrer le sens de
l'expression ; qu'il n'a point de
délicatesse de sentiment, pour
être touché par une passion |
|
230 |
adroitement ménagée ; qu'il a
l'organe trop grosseire, pour re-
cevoir les tons touchans d'une
agréable mélodie, & les acords
d'une harmonie parfaite. Ce-
pendant que l'on ne présume
point que j'interdise la décision à
tous ceux qui ne savent pas la
Musique : je serois injuste ; le goût
suffit pour juger. Ce goût, qui
est un sentiment de justesse que
l'on a pour toutes choses sui-
vant les regles les plus raison-
nables, & les plus reçues par-
mi les hommes, peut se ren-
contrer dans toutes sortes de
personnes. Et celui-là a le goût
plus formé, qui aprofondit le
plus, qui a l'esprit le plus dé-
lié, le sentiment le plus vif &
le plus délicat. Il est vrai que
tout homme croit que c'est là
son partage, & que le plus |
|
231 |
pesant Juge s'imagine être le
plus seur. C'est un malheur pour
ceux qui se livrent au Public ;
je l'ai déjà dit ; il est impossi-
ble de rencontrer le sentiment
général ; & celui-là reüssit le
mieux, qui en aproche le plus. |
| FIN. |
|
232 |
|
APROBATION
|
J'AI lu par ordre de Monseigneur
le Chancelier, un Manuscrit inti-
tulé, Traité du Recitatif, dans la
Lecture, dans l'Action publique, dans
la Déclamation, & dans le Chant.
L'Auteur m'y a paru exact, & tres-
versé dans la matiere qu'il traite.
Ainsi je ne doute pas que le Public,
qui avoit besoin d'un pareil ouvrage,
ne le reçoive avec plaisir, & avec re-
connoissance. Fait à Paris ce 17.
Septembre 1706. |
| LAMARQUE TILLADET. |
|
PRIVILEGE DU ROI. |
LOUIS par la grace de Dieu Roi
de France & de Navarre ; A nos
amés & feaux Conseillers, les gens
tenans nos Cours de Parlemens, Maî-
tres des Requêtes ordinaires de nôtre
Hôtel, Grand Conseil, Prevôt de Pa-
ris, Baillifs, Senechaux, leurs Lieu |
|
233 |
tenans Civils, & autres nos Justiciers
& Officiers qu'il apartiendra, Salut.
note bien-amé le Sieur de GRI-
MAREST, Nous a fait exposer qu'il
desireroit faire imprimer un Livre de
sa composition, intitulé, Traité du
Recitatif dans la Lecture, dans l'Ac-
tion publique, dans la Declamation,
& dans le Chant, s'il Nous plaisoit
lui acorder nos Lettres de Privilege
sur ce nécessaires ; A CES CAUSES,
Nous lui avons permis, & mermettons
par ces Presentes de faire imprimer
par tel Imprimeur & Libraire qu'il
voudra choisir, en telle forme, mar-
ge, caractere, en un ou plusieurs vo-
lumes, & autant de fois que bon
lui semblera, & de le faire vendre
par tout notre Royaume pendant le
tems de trois années consecutives ; à
compter du jour de la datte desdites
Presentes. Faisons défences à toutes
sortes de personnes e quelque qua-
lité & condition qu'elles soient, d'en
introduire d'impression étrangere en
aucun lieu de notre obeïssance, &
à tous Imprimeurs Libraires, & au- |
|
234 |
tres, d'imprimer, faire imprimer, &
contrefaire ledit Livre en tout ny en
partie sous quelque pretexte que ce soit
sans la permission expresse & par écrit
dudit Sieur Exposant, ou de ceux
qui auroit droit de lui ; à peine de
confiscation des Exemplaires contre-
faits, de quinze cens livres d'amende
contre chacun des Contrevenans,
dont une tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris,
un tiers au Dénonciateur, & l'autre
tiers audit Sieur Exposant, & de tous
dépens, dommages, & interests ; à
la charge que ces Presentes seront en-
registrées tout au long sur le Registre
de la Communauté des Imprimeurs &
Libraires de Paris, & ce dans trois
mois de ce jour ; que l'impression du-
dit Livre en sera faite dans notre
Royaume, & non ailleurs, & ce con-
formément aux Teglemens de la Li-
brairie ; & qu'avant de l'exposer en
vente, il en sera mis deux Exem-
plaires dans notre Biblioteque publi-
que ; un dans celle de notre Château
du Louvre, & un dans celle de no-
tre tres-cher & feal Chevalier Chan- |
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235 |
celier de France le Sieur Phelypeaux
Comte de Pontchartrain, Comman-
deur de notre Ordre ; le tout à peine
de nullité des Presentes ; Du contenu
desquelles Vous mandons & enjoi-
gnons de faire jouir ledit Sieur de Gri-
marest Escposant, ou ses ayans cause,
pleinement & paisiblement, sans souf-
frir qu'il leur soit fait aucun trouble
ou empêchement. Voulons que la
copie desdites Presentes, qui sera im-
primée au commencement, ou à la
fin dudit Livre, soit tenue pour bien
& duëment signifiée, & qu'aux co-
pies colationnées par l'un de nos amés
& feaux Conseillers & Secretaires,
foy soit ajoutée, comme à l'Original
Commandons au premier notre Huis-
sier ou Sergens, de faire pour l'exe-
cution des Presentes, tous Actes re-
quis & nécessaires, sans autre per-
mission, nonbstant clameur de Ha-
ro, Chartre Normande, & Lettres
à ce contraires ; Car tel est notre
plaisir ; Donné à Versailles le troisié-
me jour d'Octobre, l'an de grace
mil spt cens six, & de notre regne |
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236 |
le soixante qutriéme, signé Par le
Roi en son Conseil, DESVIEUX. |
Registré sur le Registre N° 2 de la
Communauté des Libraires & Impri-
meurs de Paris, pag. 141. Nom. 304a
conformément aux Reglemens, & no-
tamment à l'Arrest du Conseil du 13.
Aoust 1703. A Paris ce cinquieme
jour d'Octobre mil sept cent six. |
| GUERIN Syndic. |
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237 |
| Fautes à corriger |
je soutens, pag. 42. lig. 7. lisez, ke
soutiens. |
suspendre, pag. 82. lig. 21. lisez, sou-
tenir. |
sont précipités, pag. 95. lig. 13. li-
sez se sont précipités. |
|