401 |
cette grande quantité pour «
la changer en bonne nour- «
riture. « |
De même celuy qui boit «
du Chocolate plus qu'il ne «
faut, parce qu'il a des parties «
onctueuses ou grasses, dont «
la distribution étant en trop «
grande quantité ne se peut «
pas faire facilement par tout, «
il faut par necessité que ce«
qui reste dans les petites vei- «
nes du foye, y cause des opi- «
lations & des obstructions. |
Il faut remarquer pour ne
se pas laisser tromper à une
esperance de guerison vaine
& mal fondée, que quand on
parle de ces foiblesses d'esto-
mac auxquelles le Chocolate
est bon, il faut entendre celles
qui se font par son inanition,
soit que les alimens soient trop |
|
402 |
peu nourrissans comme l'on
croit qu'ils le sont dans l'A-
merique, soit que le corps &
l'estomac en particulier soient
épuisez par quelques evacua-
tions : soit que cela vienne
d'un air trop subtil, qui dis-
sipe promptement les alimens
que l'on a pris, comme il ar-
rive dans les païs froids &
de montagne, où l'appetit est
toûjours à l'erte. Mais lors
que ces foiblesses viennent
d'un amas de chyle corrompu,
de glaires, ou d'autres humeurs
corrompuës qui flotent dans
l'estomac, qui ôtant l'appetit
l'affoiblissent, & cherchant
issuë, causent des cours de
ventre, des vomissemens ou
des soulevemens de cœur ; en
ce cas là le Chocolate est un
tres méchant remede : comme |
|
403 |
il est visqueux & pesant, il
se mêle avec ces glaires ou ce
chyle crud, & émousse enco-
re d'avantage les pointes du
ferment. J'ay oüy dire à une
personne dequalité, que se
trouvant en un semblable état,
elle prit à la persuasion de
quelque amy, un coupe de
tassesde Chocolate, croyant d'y
trouver du remede en son mal.
Mais cela ne fit que l'augmen-
ter, jusques à ce qu'au bout
de dix ou souze jours, il luy
survint un vomissement d'hu-
meurs bilieuses & glaireuses,
& à la fin d'une espece de
mortier, qui avoit encore le
goût du Chocolate, qui par
consequent étoit resté tout
autant detems au fonds du
ventricule, sans se pouvoir
digerer. |
|
404 |
Il en est de même de la
colique : si elle vient de quel-
ques humeurs bilieuses, subti-
les, acres & piquantes, qui
irritent & rongent, pour ainsi
dire, les intestins, quelques
tasses de Chocolate prises avec
peu de Sucre, seront capables
d'en rompre sensiblement la
pointe. Mais si cette douleur
provenoit de quelque pituite
vitrée, collée contre les mem-
branes des boyaux, il faudroit
choisir en ce cas tout autre
remede plutôt que le Choco-
late, qui est incapable de les
dissoudre. |
La plupart des Predica-
teurs se trouvent fort bien de
son usage, soit avant, soit
aprés l'action. Avant l'action
il soûtient leur vigueur beau-
coup mieux qu'un boüillon |
|
405 |
qui passe trop vîte, & aprés
l'action il repare les forces
épuisées.J'en connois qui assu-
rent qu'il reveille & forifie la
memoire. Les voyageurs s'en
trouvent parfaitement bien :
c'est pourquoy on li frequen-
ment dans les Relations de
ceux qui ont parcouru le nou-
veau Monde, le soint qu'il
prenoient dans leur voyage de
boire duChocolate avant que
de partir & aprés être arri-
vé, & le bien qu'ils en re-
cevoient. |
Tous ceux qui ont bû du
Chocolate conviennent qu'il
est fort nourrissant. Il l'est
tant, qu'il n'y a point de boüillon
de viande, qui soûtienne plus
long-tems ny plus fortement.
Bien de personnes qui s'étoient
reduites pour la santé à en |
|
406 |
boire souvent, ont passé plu-
sieurs jours à se contenter d'en
prendre trois tasses par jour
sans autre nourriture & ne
s'en sont pas mal trouvées.
Un de mes amis travaillé d'u-
ne indisposition qui l'empê-
choit de manger, partir de
Paris dans cet état par le Car-
rosse pour venir à Lyon. Il
fut onze jours en chemin, &
pendant tout ce tems là il ne
prit que trois tasses de Cho-
colate par jour, & bien loin
d'en être incommodé il s'en
trouva beaucoup mieux. On
n'en sçauroit prendre une
bonne tasse le matin, sans se
tirer de l'impatience d'atten-
dre le dîner. Cette qualité de
nourrir extraordinairement,
luy est si naturelle, que per-
sonne ne la luy conteste. Ce |
|
407 |
qui est si vray, que Caldera
Medecin Espagnol dans un
Traité qu'il avoit fait, intitulé
Tribunal Medico-magicum, avoit
soutenu l'opinion qu'il rompoit
le jûne : sentiment qu'il a eû
jusques à ce qu'il en ait été de-
trompé par les fortes raisons
qu'à employées le Cardinal
Brancacio dans une disserta-
tion qu'il a donnée au Public
pour prouver le contraire.
Voicy ce que dit sur ce sujet,
le Journal des Sçavas de l'an-
née 1666. imprimé à Paris & à
Amsterdam, dans l'opinion
que les Curieux qui ne l'au-
ront pas leu ailleurs, le liront
icy avec plaisir. |
Au lieu que dans l'Euro- «
pe on se sert de biere au de- «
faut de vin, dans l'Ame- «
rique on se sert de Chocola- « |
|
408 |
» te. Ce Breuvage est fait d'u-
» ne certaine pâte, dont la
» base est le fruit d'un arbre
» fort commun en ce païs là
» que l'on apelle Cacao, avec
» lequel on mêle de la Canel-
» le, un peu de poivre & des
» gousses de Campesche, qui
» ont l'odeur & presque les
» même qualitez que le fe-
» noüil. On prend une once
» de cette pâte, que l'on de-
» laye dans un demy septier
» d'eau, & on y ajoûte une
» demy once de Sucre pour
» rendre cette composition plus
» agreable. Les Indiens ayment
» passionnement ce breuvage,
» & ils en boivent en si gran-
» de quantité, que dans la
» nouvelle Espagne seule on
» y eploye par an plus de
» douze millions de livres de |
|
409 |
Sucre. La raison pour laquel- «
le ils en font tant d'état, «
c'est non seulement parce «
qu'il est agreable au goût, «
mais encore parce qu'il a de «
merveilleuses qualitez pour «
conserver la santé. Car on dit «
qu'il aide à la digestion, qu'il «
engraisse, qu'il échaufe les «
estomacs qui sont trop froids, «
qu'il rafraichit ceux qui sont «
trop chauds, enfin qu'il a «
plusieurs autres vertus admi- «
rables que les Medecins Es- «
pagnols vantent extraordi- «
nairement. « |
Le Chocolate ayant été «
apporté de l'Amerique en «
Europe, l'usage en est de- «
venu en peu de tems si com- «
mun, qu'en Espagne on esti- «
me quec'est la derniere mi- «
sere où un homme puisse « |
|
410 |
» être reduit que de manqueur
» de Chocolate. Et en Italie il
» y a beaucoup de personnes
» de toutes sortes de conditions,
» même des Religieux qui se
» sont accoûtumés à en pren-
» dre tous les jours. Mais le
» scrupule que quelques-uns
» ont fait d'en prendre les jours
» de jûne, a donné lieu à
» une question celebre, qui a
» partagé les Casuistes : sçavoir,
» si on peut boire du Choco-
» late les jours de jûne sans
» contrevenir au commande-
» ment de l'Eglise. |
» Ce qui fait la difficulté,
» c'est que suivant le senti-
» ment ordinaire des Theo-
» logiens, aprés S. Thomas, il
» n'y a que l'aliment qui rom-
» pe le jûne, & non pas le
» breuvage. Or d'un côté il |
|
411 |
semble que le Chocolate soit «
une espece de breuvage, & «
de l'autre plusieurs preten- «
dent que l'on le doit plutôt «
mettre au nombre des ali- «
mens. Car ils disent que c'est «
une nourriture tres solide : «
& Stubbe Medecin Anglois, «
qui a fait un Traité du Cho- «
colate, a experimenté que «
l'on tire plus d'humeur on- «
ctueuse & nourrissante d'u- «
ne once de Cacao, que d'une «
livre de Bœuf ou de mouton. «
Neanmoins le Cardinal Bran- «
cacio soûtient que le Choco- «
late ne rompt point le jûne, «
& il a fait esprés une dis- «
sertation pour le prouver. « |
« Sa raison principale est, «
que le Chocolate de sa natu- «
re est un breuvage, & passe «
autant pour tel dans l'Ameri- « |
|
412 |
» que, que le vin & la biere
» dans l'Europe : d'où il con-
» clud que si on peut boire
» du vin & de la biere sans
» rompre le jûne, il est aussi
» permis de boire du Choco-
» late. Il ajoûte que la quan-
» tité de la pâte que l'on re-
» duit en boisson pour chaque
» gobelet n'étant que d'une
» once, n'est pas suffisante
» pour rompre le jûne ; d'au-
» tant plus que dans cette once
» de pâte, il n'y entre pas la
» moitié de Cacao. Et à ce
» que l'on objecte que le Ca-
» cao est fort nourrissant, il
» répond que cette raison con-
» clud autant contre le vin &
» contre la biere, que contre
» le Chocolate, puis qu'au ra-
» port deGalie il y a du vin
» qui nourrit autan que la |
|
413 |
chair de porc, laquelle ce- «
pendant est censée la nour- «
riture la plus solide de toutes ; «
& pour cette raison étoit l'a- «
liment ordinaire des Athle- «
tes : & la biere étant faite «
comme elle est, avec du «
bled & de l'orge, ne peut «
pas qu'elle ne nourrisse, & «
neanmoins ny le vin ny la «
biere ne passent point pour «
alimens, mais seulement pour «
breuvage, & selon le senti- «
ment ordinaire des Theolo- «
giens ne rompent point le «
jûne. « |
Au reste ce Cardinal «
advertit prudemment, que «
quoy que de soy-même le «
Chocolate aussi bien que le «
vin, ne rompe point le «
jûne, cela ne doit point «
servir de pretexte pour en « |
|
414 |
» abuser & pour en boire avec
» excez. Car en ce cas il est
» vray que l'on ne pecheroit
» pas contre la Loy Ecclesia-
» stique qui commande le
» jûne, mais on pecheroit
» contre la Loy de nature qui
» oblige à la temperance. Et
» quand même on n'en boi-
» roit pas avec excez, si on
» en beuvoit exprez pour
» frauder le commandement de
» l'Eglise, l'intention seroit
» mauvaise, quoy que l'action
» d'elle-même ne fût pas cri-
» minelle : & ainsi on meri-
» teroit toûjours d'être puny,
» non pas pour avoir trans-
» gressé le precepte de l'Egli-
» se, mais pour avoir eu in-
» tention de l'eluder. |
Le même Journal des Sça-
vans quelques pages aprés |
|
415 |
ce que je viens de dire,
ajoûte ce qui suit. |
Quelques personnes ont
trouvé à redire que dans le
Journal precedent on ait avan-
cé en parlant du Chocolate,
qu'il échauffe les estomacs
qui sont trop froids, & qu'il
rafraichit ceux qui sont trop
chauds. |
Mais cette difficulté ne
peut pas avoir été éfaite par
des gens qui ayent quelque
connoissance de la Medecine.
Car tout l'école enseigne
aprés Galien, que dans la
nature la même cause produit
souvent des qualités contrai-
res dans des sujets differents,
& que cette diversité d'effets
est le privilege de toutes les
choses temperées. Par exem-
ple, la main qui n'a qu'une |
|
416 |
chaleur moderée paroit chau-
de à celuy qui a excessive-
ment froid, & froide à ce-
luy qui a excessivement chaud,
& comme elle refroidit l'un
elle échauffe l'autre La raison
est, que les choses temperées
participent également des qua-
litez contraires, & ainsi ce qui
n'est que moderement chaud,
ayant quatre degrez de froid
& autant de chaleur, agit
sur ce qui est chaud par ses
degrez de froid, & sur ce qui
est froid par ses degrez de
chaleur. |
La même chose se trouve
encore dans la Morale : car
comme les vertus consistent
toutes dans la mediocrité, elles
combattent également les deux
extremitez, & la même
vaillance qui anime les lâ- |
|
417 |
ches au combat, en retire
les temeraires. |
Aprés cela on ne doit pas
trouver étrange que les Me-
decins Espagnols, qui tien-
nent que le Chocolate est fort
temperé, luy attribuent des
effets contraires suivant la dif-
ferente disposition des sujets
qu'il rencontre. |
Le Chocolate ne nourrit
pas seulement, il engraisse
aussi Je l'ay déjà dit, & voicy
un Juge bien recevable qui le
confirme. C'est Thomas Gage
qui écrit qu'il a oüi dire de
ce breuvage aux Medecins des
Indes, & qu'il l'a vû par ex-
perience en plusieurs person-
nes, quoy qu'il ne l'ayt pas
trouvé en effet en luy, que
ceux qui en boivent beaucoup
deviennent gras & replets, ce |
|
418 |
qui semble difficile à croire,
puis que tous les ingrediens
qui le composent à la reser-
ve du Cacao, amaigrissent
plutôt qu'ils n'engraissent,
parce qu'ils sont chauds &
secs au troisiéme degré, &
que d'ailleurs les qualitez qui
predominent dans le Cacao,
font le froid & le sec, qui ne
sont nullement propres à nour-
rir & à augmenter la substan-
ce du corps. |
Mais, puirsuit-t'il, on peut
répondre à cela que les parties
onctueuses qui sont dans le
Cacao sont celles qui engrais-
sent, & que les autres ingre-
diens qui entrent dans cette
composition qui sont chauds
leur servent de vehicule pour
passer au foye & aux autres
parties, jusques à ce qu'elles |
|
419 |
viennent aux parties charnuës,
où trouvans une substance
qui est chaude & humide,
comme le font ces parties
onctueuses, elles s'y conver-
tissent en la même substan-
ce, & ainsi nourrissent la chair
& engraissent le corps. |
Cet effet du Chocolate non
plus que les autres n'est pas
universel. Ceux en qui il pro-
duira des obstructions n'au-
ront garde d'engraisser ; au
contraire le passage des ali-
mens étant embarrassé, le
corps sera privé de son suc
nourrissier & tombera dans la
maigreur. Car il est certain
que non seulement le Choco-
late produit des obstructions
à ceux qui en usent avec ex-
cez, mais encore à ceux qui
y ont déjà quelques disposi- |
|
420 |
tions ; car les veines lactées,
& les autres petits vaisseaux
où les alimens passent avec le
sang, se trouvant en eux
naturellemens petits, affaissez
ou embarrassez de quelques
humeurs gluantes & platreu-
ses : il ne faut pas douter que
les parties terrestres du Cho-
colate ne s'y arrêtent & n'y
augmentent le mal. C'est pour-
quoy toutes les personnes op-
pilées font fort bien de s'en
abstenir. On ouvrit il y a
quelques années en cette Vil-
le, une personne qui en usoit
avec excez : on luy trouva dans
la vessie du fiel une vingtaine
de pierres. Cela ne deroge
rien au merite duChocolate,
& il n'en faut point blâmer
l'usage moderé, comme fait
le Medecin Marradon, qui |
|
421 |
n'étoit pas trop son amy. La
preuve qu'il fait du mal seu-
lement en certains rencontres,
établit invinciblement qu'il
doit faire du bien quand le corps
est dans un état opposé :
aussi est-t'il vray qu'il est excel-
lent à ceux qui tombent dans
des fiévres hetiques, & qui
ont des toux importunes,
par un sang trop acre & trop
fluide, qui a besoin d'être
adouci & épaissi. Voila tout
ce que j'avois à dire du Cho-
colate, & par où je me vois
obligé de finir, fort satisfait
de mes Recherches & de mes
Reflexions, si quelqu'un en
profite pour conserver sa san-
té, ou pour ménager celle des
autres. |
| Fin du Traité du Chocolate. |
|
422 |
|
| AVERTISSEMENT. |
POur ne rien oublier de
ce qui peut contribuer
à l'agréement de ce
Traité, j'ay cru que
j'y devois ajouter un Dialogue
qu'a composé sur le même sujet
Barthelemy Marradon Medecin
Espagnol, du voysinage de la
ville de Marchena, qui a été im-
primé à Seville l'anne mille six
cent dix huit, & qui a été tra-
duit depuis long-tems en Fran-
çois. Je l'ay copié avec une extrê-
me exactitude : j'espere que les
Curieux auront plaisir de le voir.
Mon unique objet a été de leur
en faire, ce qui les doit obliger
d'en souffrir quelques obscurités
que je n'ay pu éclaircir, faute
d'en recouvrer l'Original. |
|
423 |
|
DIALOGUE
DU
CHOCOLATE. |
Entre un Medecin, un In-
dien & un Bourgois. |
| Le Medecin. |
IL y a un breuvage
apellé Chocolate du-
quel on use fort aux
Indes & en Espa-
gne, qu'ils estiment medici-
nal, duquel il est à propos
d'apprendre les vertus. |
| L'Indien. |
| Il se fait du fruit de cer- |
|
424 |
tains arbres qui se trouvent
en la nouvelle Espagne : leurs
feüilles sont comme celles des
Orangers, un peu plus gran-
des : leur fruit ressemble un
gros concombre rayé, ou ca-
nelé & roux ; il est plein de
grains qu'on apelle Cacao,
ou petites Amandes, dont les
unes sont moindres que les
autres, & selon leur grosseur
on les diviser dans le Païs
en quatre especes. Ils plantent
les plus petits arbres du Ca-
cao à l'ombre d'autres arbres,
pour empêcher que l'extrême
ardeur du Soleil ne les brûle
& les desseche. Les Cacaos
sont a present en tres grande
estime sur toutes les marchan-
dises qui ont cours, parce
qu'ilsservent de monnoye &
que l'on en fait ce breuvage |
|
425 |
si renommé, que l'on apel-
le Chocolate. |
| Le Medecin. |
J'en ay vû & goûté : mais
pour vous dire la verité, il
ne me plat ny pour breuva-
ge ny pour monnoye, quel-
que loüange qu'on puisse luy
donner. J'en ay oüi faire grand
recit à un Medecin de nom
& de reputation, tant pour le
gain qu'il tiroit de la compo-
sition de ce breuvage, qu'on
a de coûtume de faire venir
en forme de petites tabletes ou
de conserve ; que pour la
grande experience qu'il a de
ses effets, qui l'obligent mê-
me à en donner à ses mala-
des. Quant à la ualité des
Cacaos, bien que pour ser-
vir à faire ce breuvage ils doi- |
|
426 |
vent être cueillis un peu ver-
delets ; si est-ce qu'on a de
coûtume de choisir les plus
secs & les plus vieux ; & no-
nobstant cela ils ne laissent pas
d'avoir un goût âpre astrin-
gent & si desagreable, qu'il
n'est pas de merveille si ceux
qui en goûtent, ont en hor-
reur le breuvage qu'on en fait.
Ceux qui s'en servent disent
qu'il est rafraichissant, & qu'il
n'enyvre jamais, ainsi que
l'experience leur a fait con-
noître. Voilà donc la qualité
des Cacaos, lors que l'on s'en
sert sans autre mélange qui
est d'être dessicatifs & astrin-
gens, & par consequent ter-
restres & refrigeratifs ainsi que
sont tous les medicamens stip-
tiques, au nombre desquels nous
mettons les âpres & les aigres. |
|
427 |
| L'Indien. |
Je ne veux point donner
mon jugement touchant leurs
qualitez : toutefois ayant veu
souvent faire aux Indes de ces
petits pains desquels on com-
pose le Chocolate, & ayant
remarqué qu'on même avec les
Cacaos moulus & mis en
poudre, sans poids & sans me-
sure, du Poivre, de la Canel-
le, des cloux de Girofle, de
l'Anis & autres ingreidnes ex-
traordinairement chauds : je
me ris de ceux qui disent que
ce breuvage rafraîchit, &
qu'il est grandement medici-
nal : soit qu'on le prenne dis-
sout dans de l'eau tiede, soit
qu'on le prenne épais comme
de la viande à manger. |
|
428 |
| |
Le Bourgeois. |
*Au pre-
mier livre
des Facul-
tez des Me-
dicamens
chap. XI. |
Donques selon ce que j'en-
tens, celuy qui donne de ce
breuvage à ses malades n'est
pas assuré, & n'a pas la con-
noissance de ses facultés, puis
qu'il ne sçait pas ny les ingre-
diens qui le composent, ny leur
quantité : voilà une grande
malice, puis que les doctes
Medecins reconnoissent avec
Galien, * qu'il ne faut jamais
donner aux malades le Poivre
battu & mis en poudre, ny
même ax personnes saines,
mais seulement entier : car
échaufant l'estomac, & aidant
la digestion, il ne peut pas-
ser jusques au foye & es autres
parties nobles pour les échauf-
fer outre mesure. C'est pour
cette raison que les sçavans |
|
429 |
Medecins n'ordonnant poinr
d'eaux chaudes & Aromati-
ques, comme est celle de Ca-
nelle & autres semblables, si
elles n'ont été premierement
distillées au bain Marie. |
|
| L'Indien. |
|
Dites moy je vous supplie
si le Chocolate est aussi mal
sain que leTabac ? |
|
| Le Medecin. |
|
Non, mais l'Auteur* qui a
fait l'Histoire generale des
Plantes, & qui a vû preparer
ce breuvage en * Nicaragua
& autres lieux de la nouvelle
Espagne, dit que c'est plutôt
un breuvage qpour les pour-
ceaux que pour les hommes :
toutefois qu'au défaut du vin,
& pour ne pas boire toûjours |
* Il entend
Benzo, les
paroles du-
quel sont
raportées
par Clusius
au second
livre des
drogues
entrangeres
chap. 28.
*Nicara-
gua est une
Province
de la nou-
velle Espa-
gne décrite
par Laet
liv. 4. chap. 13 |
|
430 |
de l'eau, il s'y accoûtuma com-
me les autres. D'où il faut con-
clurre que la necessité du vin
qu'on a ux Indes, a fait in-
venter le Chocolate, duquel
ils se servent en diverses fa-
çons & sous divers goûts, par-
ce que la pâte des ingrediens
que nous nommerons cy aprés,
& qui se broye en une pierre
appellée Metate, est detrem-
pée par les uns dans de l'eau,
& mêlée par les autres avec
l'Atolle, (qui est l'ancien breu-
vage des Indiens) lequel se
fait avec du Mays blanc, cuit
& lavé, & qui ne ressemble
pas mal à l'Amydon qui se fait
en Espagne pour les malades,
avec des eaux propres & con-
venables à leur mal, & lequel
étant donné seul, doit être
tenu pour temperé, comme il |
|
431 |
paroit à son goût doux &
agreable ; ressemblant même
aux Amandes, lesquelles ont
ce temperament mediocre &
moderé. C'est pourquoy les
Medecins de la nouvelle Es-
pagne donnent ce Mays mêlé
avec du Sucre à leurs mala-
des avec tres-bon succez, lors
qu'ils ne sont point travaillez
de chaleur excessive : car en
ce cas, selon la doctrine d'Hip-
pocrate & de Galien, ils se
servent plutôt de Panade, de
Ptisanes & d'ordre mondé,
comme en Espagne. Or l'usage
du Chocolate est si familier &
si frequent par toutes les In-
des, qu'il n'y a place ny mar-
ché où il n'y ait une Negre
ou une Indienne avec sa tante,
son Apastlet,qui est un vais-
seau comme une terrine, & |
|
432 |
son moulinet qui est un bâ-
ton fait en forme de fuseau
dont il tordent du fil en Es-
pagne, avec leurs retraites
pour recueillir le vent & re-
froidir leurs écumes. Ces fem-
mes mettent premierement à
part une partie de la pâté ou
du gâteau de Chocolate, & la
dtrempent dans de l'eau, &
aprés elles retirent de cette
portion l'écume, qui est sa
meilleure & principale sub-
stance, qu'elles separent en
vaisseaux qu'on apelle Te-
cometes, desquels elles sont en-
tourées, ou tout à fait, ou
à moitié. En suite elles distri-
buent cela aux Indiens, ou
aux Espagnols, desquels elles
sont environnées. Elles mêlent
à ce breuvage l'Atolle chaud,
qu'elles tiennent dans des |
|
433 |
pots, auquel elles attribuent
de grandes vertus, & de grands
effets. Quelques-uns veulent
que l'on leu en donne de teint
& de coloré avec l'Achiote,
qui est une poudre, ou pastil-
le fait d'une fruit qu'ils di-
sent être souverain contre la
colique. Car les Indiens sont
de grands imposteurs, qui don-
nent à leurs plantes des noms
Indiens par excellence, qui les
mettent en haute reputation.
C'est ce qu'on peut dire du
Chocolate qu'on vend aux
foires & aux marchez, & qui
est le plus commun, & le plus
ordinaire : car il s'en fait de
diverses couleurs qu'ils apellent
Xocoatle, Chillatole. Du Laet
raporte plsuieurs autres especes
d'Atolle en son 7. liv. chap 30.
Au reste Xocoatole signifie de l'eau |
|
434 |
aigre qui est faite de Mays,
& d'eau, trempez toute une nuit
ensemble à l'air : pour le Chil-
latole il se fait de Chille, ou de
Poivre melez ensemble. Pour
le Chocolate qui se fait aux
maisons particulieres, que l'on
presente aux bonnes amies, &
aux voisines, & singuliere-
ment celuy qui est preparé
dans les Convents par les Re-
ligieuses : celuy qu'on fait en
tablettes, qu'ils apellent Pino-
len, & qui se boit froid au
soir, bien qu'il soit composé
de pareils ingrediens, si est-ce
qu'ils different de nom & de
qualité, & sont en plus gran-
de estime. Voicy la recepte
usitée parmy les peuples plus
polis, & la dose precise de
chaque ingredient pour sa
composition. |
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435 |
Prenez sept cent Cacaos qui
pesent un poid ou huit reales,
qui sont quatre cent cinquante
pour reale en la nouvelle Espa-
gne, une livre & demie de Sucre
Blanc, deux onces de Canelle,
quatorze grains de Poivre de
Mexique apell Chillé, ou Pi-
miento, demi once de cloux de
Gerofle, trois petites gousses ou
Casses de *Tesacta, ou en son
lieu le poids de deux reales
d'Anis ; pour l'Achiote, on y en
mettra autant qu'il en faut
pour luy donner couleur ainsi
qu'on fait du Saffran, qui sera
peut être aussi gros qu'une noi-
séte. Quelques-uns y ajoûtent
des Aandes ou des noisetes.
De tout cela grillé, & ensuite
pilé dans la pierre apellée Me-
tate, on fait avec le suc qui
en sort & du sucre, des petits |
* Il est apel
lé Campê-
che dans le
Traité. |
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436 |
gâteaux, ou une pâte pour mettre
dans des boëtes ; quelques-uns y
mêlent quelques goutes d'eau de
fleurs d'Orange, un grain de
musc, & d'Ambregris, ou de
la poudre de Scolopendre. |
Pour ce qui regarde la façon
de s'en servir, soit pour le boi-
re soit pour le manger, on
prend les matins du Chocola-
te avec un macaron ou un
biscuit, ainsi qu'on fait en
Espagne, un laict d'Amandes
ou de noisetes, un jaune d'œuf,
quelques pâtes de semences
froides ou de l'Amydon. Or
que tous ces coulis faits d'or-
ge, de farine & de Sucre soient
donnez à ceux qui sont échauf-
fez & atenuez, ce n'est pas sans
raison. Mais de donner le
chocolate indifferemment en
tout tems, à tout sexe, en |
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437 |
tout âge & à toute heure,
c'est ce qui est à reprendre &
à blâmer ? |
| L'Indien. |
Je suis bon témoin de cela,
car j'en ay vû plusieurs telle-
ment accoûtumés à prendre le
Chocolate, qu'ils ne s'en pou-
voient passer. j'ay vû même
en un port de mer où nous
débarquames pour puiser de
l'eau, un Prêtre qui nous
disant la Messe comme un
Apôtre, fut obligé par neces-
sité, étant fort gras & fort
fatigué, de s'asseoir sur un
banc devant l'action de graces
qu'on fait aprés la commu-
nion, où étoit une servante
qui tenoit un vase de Theco-
mate plein de Chocolate qu'il
beut, & Dieu luy donna les |
|
438 |
forces d'achever la Messe aprés
s'être reposé. |
| Le Medecin. |
Il meritoit d'être excusé à
cause de son infirmité : mais
ceux qui sont sans infirmité,
& hors de la necessité, ne doi-
vent rien donner à la coûtu-
me ; cela n'étant pas honnête
ny loüable principalement en
la personne des Religieux,
les vertus desquels nous doi-
vent servir d'exemple à bien
vivre. |
| Le Bourgeois. |
Il y a une chose que j'ay re-
marquée depuis que je suis en-
tré aux Indes, qui est qu'ils
boivent le Chocolate dans
les Eglises pendant qu'on
celebre le divin Office, |
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439 |
ce que j'ay vû de mes
yeux. |
| Le Medecin. |
Jesus ! C'est avoir une gran-
de irreverence, & porter peu
de respect au culte Divin : c'est
même manquer de civilité &
d'honneur aux assistans ; & il
est tres-vray que cela ne se
devroit point faire. Or parmy
les autres incommoditez qu'a-
porte le Chocolate, je tiens sans
difficulté que la principale
cause des obstructions, opi-
lations & hydropisises, qui
sont familieres aux Indes, doit
être Attribuée, & au Choco-
late & au Cacao, pour être
d'une nature terrestre & froi-
de. Pour les Dames, elles man-
gent le Chocolate ocmme si
c'étoient des Amandes, & ainsi |
|
440 |
l'excez qu'on fait à s'en servir
produit une infinité de mala-
dies aux parties interieures,
comme la Cachexie, la mau-
vaise habitude & la couleur
depravée du visage. |
| Le Bourgeois. |
J'ay une parfaite connois-
sance de tous ces breuvages,
mais je m'accommode mieux du
boüillon, & je laisse le Cho-
colate sous sa bonne foy à ceux
qui s'en trouvent bien. Mais
je demande, quand on man-
ge le Chcolate, est-t'il aussi
bon pour ceux qui se por-
tent bien comme une tran-
che de jambon, ou de sau-
cisson, ou comme la pâte d'al-
berges, qu'on met dans des
boëtes, celle de pommes de
capendu, & une infinité d'au- |
|
441 |
tres conserves qui se font en
ce païs ; & quand on le boit est
il aussi friand que le vin de S.
Martin, que le vin de la Ciutad,
ou que le vin Paroximenes,
c'est à dire du Pere Ximenez
natif de Eciia ville de l'Anda-
louzie ? Ceux qui boivent so-
brement & morderement dénie-
ront absolument que ce soit un
merveilleux soûtien du corps,
ou qu'il ait de l'advantage sur
le nectar tant vanté par les
Poëtes duquel les Dieux Pa-
yens s'enyvroient, puis qu'il
donne à la tête & fait d'autres
maux : & qu'on voit un nom-
bre infiny de personnes qui
boivent grande quantité d'eau
tant cruë que cuite, avec un
peu de Canelle, d'Anis ou
d'autres drogues connuës, vi-
vre tres long-tems, frais & gail- |
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442 |
lards sans vin, & sans tous ces
autres breuvages que Chanaan
n'a jamais plantez, & qui n'ont
pas été connus par son grand
Pere. |
| Le Medecin. |
On pourroit se servir d'une
grande variété de vins medeci-
naux qui ont été décrits par
Dioscoride, & raportez par
Wecher de divers Auteurs,
desquels on a fait de tres-heu-
reuses experiences, leurs in-
grediens & leur quantité étant
tres-bien connuës. |
| L'Indien. |
Je ne sçay si j'oseray dire
pour conclusion des facultez du
Chocolate, qu'il est la princi-
pale cause des necessitez qui
sont en la nouvelle Espagne |
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443 |
pour y être trop commun, sa
dépense surpassant le reste de la
dépense ordinaire que l'on fait
chaque jour : car il est certain
qu'en certaines maisons on dé-
pence par jour deux poids &
davantage de Cacao sans met-
tre en ligne de compte le Sucre,
duquel la quantité qu'on em-
ploye est excessive, revenant à
plus de cinq cens mille Arrobes,
* c'est à dire douze millions
cinq cens mille livres de Sucre,
lequel se prepare & se fait en la
nouvelle Espagne, dans les
moulins destinez à cela : & c'est
la verité qu'en l'année mille six
cens seize, l'Arrobe de Sucre
valoit trois poids, & les années
suivantes cinq & six poids, au-
tant qu'il vaut en Castille, qui
est la cause qu'il se trouve si
peu de Sucre en la nouvelle Es |
* Arrobes est
le poids de
vingt &
cinq livres
en Castille,
& en Por-
tugal de
tente &
deux livres. |
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444 |
pagne. Or comme les Dames
ont usé de ce breuvage, il
leur a donné occasion de se
vanger de leurs jalousies, en
aprenant, & se servant des
sortileges des Indiennes, qui
en sont grandes Maitresses,
comme étant enseignées par
le Diable : c'est pourquoy les
personnes sages doivent évi-
ter la frequentation des Indi-
ennes, pour le seul soupçon
de sortilege, & je n'oserois
dire pour ne point donner
sujet de scandale à personne,
le nombre des meurtres & des
homicides qu'un Pere de la
Compagnie de Jesus, prêchant
en l'Eglise de la ville de Mexi-
co, racontoit être arrivez par
ce seul moyen : de sorte que
quand il n'y auroit que cela,
sans y comprendre les autres in- |
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445 |
conveniens, il est tres-bon
de s'abstenir du Chocolate, afin
d'éviter la familiarité & fre-
quentation d'une nation si
suspecte de Sortilege. |
| FIN. |
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