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[François Rabelais]

La Plaisante, & joyeuse histoyre du grand Geant Gargantua

Lyon, Estienne Dolet, 1542

201

Et commençant le premier psalme sus
le poinct de Beati quorum, s'endormirent
& l'ung, & l'aultre.
Mais le moyne ne faillit oncques à s'es-
veiller avant ma mynuict, tant il estoit ha
bitué à l'heure des matines claustralles.
Luy esveillé, touts les autlres esveilla,
chantant à pleine voix la chanson. Ho Re-
gnauld resveille toy veille, ô Regnauld
resveille toy.
Quand touts furent esveillés, il dict.
Messieurs lon dict, que matines commen-
cent par tousser : & soupper, par boyre. Fai
sons au rebours commençons maintenant
noz matines, par boyre : & de soir à l'en-
trée desoupper nous tousserons, à qui
mieulx mieulx.
Dont dist Gargantua. Boyre si tost apres
le dormir ? Ce n'est vescu en diete de mede
cine. Il se fault premier escurer l'estomach
des superfluités, & escrements.
C'est dist le moyne bien medeciné.
Cent diables me saultent au corps, s'il
n'y a plus de vieulx yvroignes, qu'il n'y a
de vieulx medecins. Rendez tant que voul
drez voz cures, je m'en voys apres mon ti-
rouer.
Quel tirouer (dist Gargantua) entendez

202

vous ? Mon breviaire, dist le Moyne.
Car tout ainsi, que les faulconniers de-
vant que paistre leurs oyseaulx les font ti-
rer quelque pied de poulle, pour leur pur-
ger le cerveau des phlegmes, & pour les
mettre en appetit, ainsi prenant ce joyeux
petit breviaire au matin, je m'escure tout
le poulmon : & voy me la preste à boyre.
A quel usaige (dist Gargantua) dictes
vous ces belles heures ?
A l'usaige (dist le Moyne) de Fecan à troys
pseaulmes, & troys leçons, ou iren du tout,
qui ne veult. Jamais je ne me assubjectis à
heures : les heures sont faictes pour l'hom-
me, & non l'homme pour les heures. Pour-
tant je foys des miennes à guise d'estrivie
res, je les accourcis, ou allonge, quand bon
me semble. Brevis oratio, pentrat coelos :
longa potatio evacuat scyphos.
Ou est escript cela ? Par ma foy (dist Po-
nocrates) je ne sçay mon petit couillaust,
maus tu vaulx trop.
En cela (dist le Moyneà je vous ressemble.
Mais Venire a potemus. Lon appresta car-
bonnades à force, & belles souppes de pri-
mes, & beut le moyne à son plaisir.
Aulcuns luy tindrent compaignie, les
aultres s'en deportarent.

203

Apres chascun commença soy armer, &
accoustrer. Et armarent le Moyne contre
son vouloir, car il ne vouloit aultres ar-
mes, que son froc devant son estomach, &
le bastin de la Croix en son poing. Tou-
tesfoys à leur plaisir fut armé de pied en
cap, & monté sus ung bon coursier du
Royaulme, & un gros bracquemard au
costé.
Ensemble Gargantua, Ponocrates, Gy-
mnaste, Eudemon, & vingt, & cinq des
plus adventureux de la maison de
Grandgosier, touts armés à l'ad-
vantaige, la lance au poing,
montés comme sainct
George : chascun
ayant ung
Har-
quebou-
zier en croppe.

Comment le Moyne donne cou-
raige à ses compaignons, &
comment il pendit à ung
arbre. Chapi-
tre XL.

204

[illustration]
OR s'en vont les nobles champions
à leurs adventures, bien deliberés
d'entredre, quelle rencontre faul-
dra pour suyvre, & de quoy se fauldra con
tregarder, quand viendra la journée de la
grande, & horrible bataille.
Et le Moyne leur donne couraige, di-
sant : Enfants n'ayez ny paour, ny doubte,
je vous conduiray seurement. Dieu & sainct
Benoist soient avecq' nous. Si j'avoys la
force mesmes le couraige par la mort
bieu[1] je vous les plumerous, comme ung
canart. Je ne crains rien fors l'artillerie.
Toutesfoy je sçau quelcque oraison, que
m'a baillé le soubsecretain de nostre ab-
baye, laquelle guarentist la personne de
[1] Les deux derniers mots soudés.

205

toutes bouches à feu. Mais elle ne me
proffitera de rie: car je n'y adjouste poinct
de foy. Toutesfoy mon baston de croix se
ra Diables.
Par Dieu, qui fera la cane de vous aul-
tres, je me donne au Diable, si je ne le fays
moyne en mon lieu, & l'enchevestray de
mon froc : il porte medecine à couhardise
de gents. Avez vous ouy parler du levrier
de monsieur de Meurles, qui ne valoit rien
pour les champs ? Il luy mist ung froc au col,
par lecorps dieu il n'eschappot ny lievre,
ny regnard devant luy : &  qui plus est cou-
vrit toutes les chiennes du pays, qui au
paravant estoit esrené, & de frigidis, &
maleficiatis.
Le Moyne disant ces parolles en chole-
re passe soubz ung noyer tyrant vers la
saullaye, & embrocha la visiere de son
heaulme à la roupte d'une grosse branche
du noyer. Ce non obstant donna fierement
des esperons à son cheval, lequel estoit
chastouilleux à la poincte : en manière, que
le cheval bondit en avant, & le Moyne
voulant deffaire sa visiere du croc, lasche
la bride, & de la main se pend aux bran-
ches : ce pendant que le cheval se desrobe
dessoubz luy.

206

Par ce moyen demoura le Moyne pen-
dant au noyer, & criant à l'ayde, & au
meurtre, protestant aussi de trahison. Eu-
demon premier l'aperceut, & appellant
Gargantua, Sire venez, & voyez Absalon
pendu. Gargantua venu considera la con-
tenance du Moyne, & la forme, dont il pen
doit, & dist à Eudemon : Vous avez mal
rencontré le comparant à Absalon. Car
Absalon se pendit par les cheveulx, mais le
Moyne ras deteste s'est pendu par les
oreilles. Aydez moy (dist le Moyne) de par
le Diable. N'est il pas bien le temps de ja-
zer ? Vous me semblez les prescheurs de-
cretalistes, qui disent, que quiconques
voyrra son prochain en dangier de mort,
il le doibt sus peine d'excommunication tri-
sulce plus tost admonnester de soy con-
fesser, & mettre en estat de grace, que de
luy ayder. Quand donc' je les voyrray tombés
en la riviere, & prestz d'estre noyés, en
lieu de les aller querir, & bailler la main,
je leur feray ung beau, & long sermon de
contemptu mundi, & fuga seculi : & lors,
qu'ilz seront roydes morts, je les iray pes-
cher. Ne bouge (dist Gymnaste) mon
mignon je te voys querir, car tu est gentil

207

petit Monachus.
Monachus in claustro non valet oua
duo : sed quand est extra bene ualet tri-
ginta. J'ay veu des pendus plus de cinq
cents : mais je n'en vois oncques, qui eust
meilleure grace en pendilant : & si je l'a-
voys aussi bonne, je vouldroys ainsi pen-
dre toute ma vie. Aurez vous (dist le Moy-
ne) tantost assez presché ?
Aydez moy de par Dieu, pus que de
par l'aultre ne voulez. Par l'habit, que je
porte vous en repentirez tempore, & lo-
co praelibatis. Alors descendi Gymnaste
de son cheval, & montant au noyer soule-
va le Moyne par les goussetz d'une main,
& de l'aultre deffeit sa visiere du croc de
l'arbre : & ainsi se laissa tomber en terre,
& soy apres. Descendu que fust le Moyne,
se deffeit de tout son harnoys, & jecta l'une
piece apres l'autlre parmy le champ,
& reprenant son baston de la
croix remonta sus son che-
val, lequel Eudemon
avoit retenu à la
fuyte. Ainsi s'en
vont joyeu-
sement
tenants le chemin de
la saullaye.

208

Comment l'escarmouche de Pi=
crochole fut rencontrée par Gar-
gantua. Et comment le Moy=
ne tua le capitaine Tyra-
vant : & puis fut pri=
sonnier entre
les enne-
mys.
Chapite XLI.

[illustration]
PIcrochole à la relation de ceulx, qui
estoient evadés à la roupte lors, que
Tripet fut estripé, fut esprins de

209

grand courroux, oyant, que les Diables
avoient couru sus ses gents, & tint conseil
toute la nuyct : auquel Hastiveau, & Touc-
quedillon conclurent, que sa puissance estoit
telle, qu'il pourroit deffaire touts les Dia-
bles d'Enfer, s'ilz y venoient. Ce que Pi-
crochole ne croyoit pas du tout, aussi ne
s'en deffioit il.
Pourtant envoya soubz la condui-
cte du Conte Tyravant, pour descouvrir
le pays seize cents Chevaliers touts mon-
tés sus chevaulx legiers en escarmouche,
touts bien aspergés d'eaue beneiste, &
chascun ayant pour leur signe un estolle
en escharpe, à toutes adventures s'ilz
rencontroyent les Diables, que par ver-
tu tant de ceste eaue Gringorienne, que
des estolles les feissent disparoir, & esva-
nouyr.
Iceulx coururent jusques pres la Vau-
guyon, & la maladerie : mais oncques ne
trouvarent personne, à qui parler : dont
repassarent par le dessus, & en la loge, &
augure pastoral, pres le Couldray trouva-
rent les cinq pelerins.
Lesquelz liés, & baffoués emmenarent,
comme s'ilz fussent espies, non obstant
les exclamations, adjurations, & reque-

210

stes, qu'ilz feissent. Descendus de là vers
Seville, furent entenduz par Gargantua.
Lequel dist à ses gents. Compaignons, il
y a icy rencontre, & sont en nombre trop
plus dix foys, que nous, chocquerons
nous sus eulx ? Que Diable (dist le Moy-
ne) ferons nous doncq' ? Estimez vous les
hommes par nombre, & non par vertu, &
hardiesse.
Puis s'escria. Chocquons Diables choc-
quons. Ce qu'entendants les ennemys
pensoient certainement, que fussent vrays
Diables : dont commençarent à fuyr à bri-
de avallée, excepté Tyravant, lequel cou-
cha sa lance en l'arrest, & en ferut à toute
oultrance le Moyne au milieu de la poi-
ctrine : mais rencontrant le froc horrific-
que, rebouscha par le fer, comme si vous
frappiez d'une petite bougie contre ung
enclume.
Adoncq' le Moyne avec son baston de
croix luy donna entre col, & collet sus l'os
Acromion si rudement, qu'il l'estonna : &
feit perdre tout sens, & mouvement, &
tomba es piedz du cheval.
En voyant l'estolle, qu'il portoit en
escharpe, dist à Gargantua. Ceulx cy
ne sont, que Prebstres, ce n'est qu'ung

211

commencement de Moyne : par Sainct
Jehanie suis Moyne parfaict, je vous en
tueray, comme de mousches. Puis le
grand galot courut apres : tant, qu'il at-
trapa les derniers, & les abbatoit, com-
me seille, frappant à tors, & à tra-
vers. Gymnaste interroga sus l'heu-
re Gargantua, s'ilz les debvoyent pour-
suyvre.
A quoy dist Gargantua, nullement. Car
selon vraye discipline militaire, jamais ne
fault mettre son ennemy en lieu de deses-
poir. Par ce, que telle necessité luy multi-
plie sa force, & accroist le couraige, qui
ja estoit deject, & failly. Et n'y a meilleur
remede de salut à gents estommiz, & re-
creuz, que de n'esperer salut aulcun. Quan-
tes victoires ont esté tollues des mains
des vaincqueurs, par les vaincuz, quand ilz
ne se sont contemptés de raison, mais ont
attempté du tout mettre à internition, &
destruire totallement leurs ennemys, sans
en vouloir laisser ung seul, pour en porter
les nouvelles ?
Ouvrez tousjours à voz ennemys tou-
tes les portes, & chemins, & plus tost leur
faictes ung pont d'argent, affin de les
renvoyer. Voyre mais (dist Gymnaste) ilz

212

ont le Moyne. Ont ilz (dist Gargantua)
le Moyne ? Sus mon honneur, que ce sera
leur dommaige.
Mais affin de survenir à touts hazarts,
ne nous retirons pas encores, attendons
icy en silence. Car je pense ja assez con-
gnoistre l'engin de noz ennemys, il se gui-
dent par sort, non par conseil.
Iceulx ainsi attendants soubz les
noyers, cependant le Moyne poursuyvoit
chocquant touts ceulx, quil rencontroit,
sans de nully avoir mercy. Jusque à ce,
qu'il rencontra ung Chevalier, qui por-
toit en crope ung des paouvres Pelerins,
& là le voulant metre à sac s'escrya le
Pelerin.
Ha monsieur le Priour mon amy, mon-
sieur le Priour sauvez moy je vous en prie.
Laquelle parolle entendue se retourna-
rent arriere les ennemys, & voyants, que
là n'estoit, que le Moyne, qui faisoit cest
esclandre, le chargearent de coups, comme
on faict ung asne de boys : mais de tout
rien ne sentoit, mesmement, quand ilz
frappoient sus son froc, tant il avoit la
peau dure.
Puis le baillarent à garder à deux Ar-
chiers, & tournants bride ne veirent per-

213

sonne contre aulx : dont estimarent, que
Gargantua estoit fuy avecq' sa bende.
Adoncq' coururent vers les noyrettes
tant roydement, qu'ilz peurent pour les
rencontrer, & laissarent là le Moyne seul
avecq' deux Archiers de garde. Gar-
gantua entendit le bruyt, & hennissement
des chevaulx, & dict à ses gents. Com-
paignons, j'entends le trac de noz enne-
mys, & ja appercuy aulcuns d'iceulx,
qui viennent contre nous à la foul-
le : serrons nous icy, & tenons
le chemin en bon ranc : par
ce moyen nous les pour-
rons recepvoir à
leur perte, & à
nostre hon-
neur.

Comment le Moyne se deffeit
de ses gardes : & comment
l'escarmouche de Pi=
crochole fut
deffaicte.
Chapitre XLII.

214

[illustration]
LE Moyne les voyant ainsi departir
en desordre, conjectura, qu'ilz al-
loient charger sus Gargantua, &
ses gents, & se contristoit merveilleuse-
ment de ce, qu'il ne les pouvoit secourir.
Puis advisa la contenance de ses deux ar-
chiers de garde : lesquelz eussent voulen-
tiers couru apres la troupe, pour y buti-
ner quelcque chose, & tousjours regar-
doient vers la vallée, en laquelle ilz de-
scendoient.
D'advantaige syllogisoit disant, ces
gents icy sont bien mal exercé en faictz
d'armes. Car oncques ne m'ont demandé
ma foy, & ne m'ont osté mon bracque-
mart. Soubdain apres tyra son dict

215

bracquemart, & en ferut l'archier, qui le
tenoit à dextre luy couppant entierement
les venes jugulaires, & arteres spagitides
du col, avecq' le guarguareon, jsuques es
deux adenes : & retirant le coup luy entre-
ouvrit la mouelle spinale entre la secon-
de, & tierce vertebre : là tomba l'archier
tout mort.
Et le Moyne detournant son cheval à
gauche courut sus l'aultre : lequel voyant son -
compaignon mort, & le moyne aedvantaigé
sur soy cryoit à haulte voix. Ha monsieur le
priour je me rendz, monsieur le priour mon
bon amy, monsieur le priour. Et le moyne
cryoit de mesmes. Monsieur le posteriour
mon amy, monsieur le posteriour, vous
aurez sur vos posteres.
Ha (disoit l'archier) monsieur le priour,
mon mignon, monsieur le priour, que
Dieu vous face abbe. Par l'habit (disoit
le moyne) que je porte je vous feray icy
cardinal. Rensonnez vous les gens de re-
ligion ? Vous aurez ung chapeau rouge à
ceste heure de ma main. Et l'archier crioit,
Monsieur le priour, monsieur le priour,
monsieur l'abbe futur, monsieur le Cardi-
nal, monsieur le tout. Ha, ha, hes, non. Mon-
sieur le prioour, mon bon petit seigneur le

216

priour je me rends à vous. Et je te rends
(dist le moyne) à touts les diables.
Lors d'ung coup luy trancha la teste,
luy couppant le test sur les os petruz, & en
levant les deux os bregmatis, & la com-
missure sagittale, avecq' grand' partie de
los coronal : ce que faisant luy trancha les
deux meninges, & ouvrit profondement les
deux posterieurs[2] ventricules du cerveau,
& demeura le crane pendant sur les espau-
les à la peau du pericrane par derriere, en
forme d'ung bonnet doctoral, noir par des
sus, rouge par dedans. Ainsi tomba roidde
mort en terre.
Ce faict, le Moyne donne des esperons
à son cheval, & poursuyt la voye, que te-
noient les ennemys, lesquelz avoyent ren-
contré Gargantua, && ses compaignons au
grand chemin : & tant estoyent diminués
en nombre pour l'enorme meurtre, que y
avoit faict Gargantua avecq' son grand
arbre, Gymnaste, Ponocrates, Eudemon,
& les aultres, qu'ilz commencoyent soy re-
tirer à diligence, touts effrayés, & pertur-
bés de sens, & entendement, comme s'ilz
veissent la propre espece, & forme de mort
devant leurs yeulx.
Et comme vous voyez ung asne, quand
[2] postereiurs.

217

il a au cul ung oestre lunonicque, ou une
mouche, qui le poinct, courir ça, & là, sans
voye, ny chemin gettant sa charge par ter
re, rompant son frein, & renes, sans aulcu-
nement respirer, nu prendre repost, & ne
scayt on, qui le meut : car lon ne voyt rien,
qui le touche. Ainsi fuyoient ces gens de
sens d'espourveuz, sans scavoir cause de
fuyr : tant seullement les poursuit une ter-
reur Panique, laquelle avoyent conceue en
leurs ames. Voyant le moyne, que toute
leur pensée n'estoit sinon à guaigner au
pied, descend de son cheval, & monte sur
une grosse roche, qui estoit sur le chemin,
& avecq' son grand braquemart, frappoit
sur ces fuyars à grand tour de bras sans se
faindre, ny espagner.
Tant en tu, & mist par terre, que son
braquemart rompit endeux pieces. Adoncq'
pensa soy mesmes, que c'estoit assés mas-
sacré, & tu&, & que le reste debvoit eschap
per pour en porter les nouvelles. Pourtant
saisit en son poing une hasche de ceulx,
qui là gisoient morts, & se retourna de re
chef sur la roche, passant temps à veoir fuyr
les ennemys, & cullebuter entre les corps
mors, excepté, que à touts faisoit laysser
leurs picques, espées, lances, & hacquebu-

218

tes : & ceulx, qui portoyent les Pelerins
liés, il les mettoit à pied, & delivroit leurs
chevaulx aux dictz Pelerins, les retenant
avecq' soy l'oree de la haye : & Toucque-
dillon, lequel il retint prisonnier.

Comment le Moyne amena les
Pelerins : & les bonnes pa=
rolles, que leur dist
Grandgosier.
Chapitre. XLIII.

[Illustration]
CEste escarmouche parachevée se re-
tira Gargantua avecq' ses gens, ex-
cepté le Moyne : & sur la poincte du
jour se rendirent à Grandgosier, lequel en

219

son lict prioit Dieu pour leur salut, & vi-
ctoire. Et les voyant touts saufz, & en-
tiers les embrassa de bon amour, & deman-
da nouvelles du Moyne. Mais Gargantua
luy respondit, que sans doubte leurs en-
nemys avoient le Moyne. Ilz auront (dist
Grandgosier) doncq' male encontre. Ce
que avoit esté bien vray.
Pourtant encores est le proverbe en usa-
ge, de bailler le moyne à quelcun. Adoncq'
commenda, qu'on apprestast tresbien à des-
jeuner, pour les refraichir. Le tout appre
sté lon appelle Gargantua : mais tant luy
grevoit de ce, que le Moyne ne comparoit
aulcunement, qu'il ne vouloit ny boire, ny
manger. Tout soubdain le Moyne arrive,
& des la porte de la basse court s'escrya,
vin frays, vin frays, Gymnaste mon amy.
Gymnaste sortit, & vit, qu c'estoit frere
Jehan, qui amenoit cinq Pelerins, & Touc
quedillon prisonnier : dont Gargantua sor-
tit au devant, & luy firent le meilleur re-
cueil, qu'il peurent, & le menarent devant
Grandgosier : lequel l'interrogea de tout
son adventure.
Le Moyne luy disoit tout : & comment
on l'avoit prins, & comment il s'estoit def
faict des archiers, & la boucherie, qu'il

220

avoit faict par le chemin, & comment il
avoit recouvert les Pelerins, & amené le
Capitaine Toucquedillon.
Puis se mirent à bancqueter joyeuse-
ment touts ensemble. Ce pendant Grand-
gosier interrogeoit les Pelerins, de quel
pays ilz estoient, dont ilz venoyent, & ou
ilz alloyent.
Lasdaller pour touts respondit. Sei-
gneur je suis de sainct Genou en Berry :
Cestuy cy est de Paluau,
Cestuy cy est de Onzay,
Cestuy cy est de Argy,
Et cestuy cy est de Villebrenin.
Nous venons de sainct Sebastian pres
de Nantes, & nous en retournons par noz
petites journées. Voyre mais (dist Grand
gosier) qu'alliez vous faire à sainct Saba-
stian ?
Nous allions (dist Lasdaller) luy offrir
noz votes contre la peste.
O (dist Grandgosier) pauvres gens,
estimez vous, que la peste vienne de sainct
Sebastian ? Ouy vrayement (respondit Las-
daller) noz prescheurs nous l'afferment.
Ouy (dist Grandgosier) les faulx pro-
phetes vous annoncent ilz telz abus ? Blas-
phement ilz en ceste façon les justes, &

221

sainctz de Dieu, qu'ilz les font semblables
au diables, qui ne font, que mal entre les
humains ? Comme Homere escript, que la
peste fut mise en[3] l'ost des Gregeoys par
Appolo, & comme les Poëtes faignent
ung grand tas de Veioues, & dieux mal-
faisants.
Ainsi preschoit à Sinays ung Caphart,
que sainct Antoine mettoit le feu es jam-
bes.
Sainct Eutrope, faisoit les hydropicques.
Sainct Gildas les folz.
Sainct Genou les gouttes.
Mais je le puniz en tel exemple, quoy
qu'il me appellast Hereticque, que depuis
ce temps Caphart quiconques n'est ozé
entrer en mes terres. Et mesbays, si vostre
Roy les laisse prescher par son royaulme
telz scandales. Car plus sont à punir, que
ceulx, qui par art magicque, ou aultre en-
gin auroient mis la peste par le pays. La
peste ne tue, que le corps.
Luy disants ces parolles entra le Moy-
ne tout deliberé, & leur demanda. Dont
estes vous, vous aultres pauvres hayres ?
De sainct Genou, dirent ilz. Et comment
(dist le Moyne) se porte l'abbe Tranche-
lion le bon beuveur. Et les Moynes, quelle
[3] N inversé.

222

chere font ilz ? Le cor Dieu ilz biscotent
voz femmes ce pendant, que estes en ro-
mivage.
Hinhen (dist Lasdaller) je n'ay pas peur
de la mienne. Car qui la voyrra de jour,
ne se rompra pas le col pour l'aller visiter la nuyct.
C'est (dist le Moyne), bien rentré de
picques. Elle pourroit estre aussi layde,
que Proserpine, elle aura par Dieu la sac-
cade, puis qu'il y a Moynes au tour. Car
ung bon ouvrier mect indifferentement
toutes pieces en œuvre. Que j'aye la ve-
rolle, en cas, que ne les trouviez engrois-
sées à vostre retour. Car seullement l'om-
bre du clocher d'une abbaye est feconde.
C'est (dist Gargantua) comme l'eaue
du Nile en Egypte, si vous croyez Strabo,
& Pline lib. vij. chap. iij. Advisez, que c'est
de la miche, des habitz, & des corps.
Lors dist Grandgosier. Allez vous en
pauvres gens au nom de Dieu le createur,
lequel vous soit en guyde perpetuelle. Et
d'orenavant ne soyez faciles à ces otieux,
& inutiles voyages. Entretenez voz fa-
milles, travaillez chascun en sa vacation,
instruez voz enfants, & vivez comme vous
enseigne le bon Apostre sainct Paul. Ce

223

faisants vous aurez la garde de Dieu, des
anges, & des saincts avecq' vous, & n'y aura
peste, ny mal, qui vous porte nuysance.
Puis les mena Gargantua prendre leur
refection en la salle : mais les Pelerins ne
faisoient, que souspirer, & dirent à Gar-
gantua.
O que heureux est le pays, qui a pour
seigneur ung tel homme. Nous sommes
plus edifiés, & instruictz en ces propos,
qu'il nous a tenus, qu'en touts les sermons,
qui jamais nous furent preschés en no-
stre ville.
C'est (dist Gargantua) ce que dict Pla-
ton lib. v. de rep. que lors les republicques
seroient heureuses, quand les Roys philo-
sopheroient, ou les philosophes regne-
roient. Puis leur fist emplir leurs be-
zaces de vivres, leurs bouteil-
les de vin, & à chascun
donna cheval pour
soy soulaiger
au reste
du chemin : & quelcques
carolus pour
vivre.

224

Comment Grandgosier traicta
humainement Toucque=
dillon prisonnier.
Chapitre. XLIIII.

[illustration]
TOucquedillon fut presenté à Grand
gosier, & interrogé par icelluy sur
l'entreprise, & affaires de Picrocho-
le, quelle fin il prentendoit par ce tumul-
tuaire vacarme. A quoy respondit, que sa
fin, & sa destinée estoit de conquester tout
le pays, s'il pouvoit, pour l'injure faicte à
ses fouaciers. C'est (dist Grandgosier) trop entre-
print. qui trop embrasse, peu estrainct. Le

225

temps n'est plus, de ainsi conquester les
royaulmes avecq dommaige de son pro-
chain frere Chrestien : ceste imitation des
anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz,
Scipions, Cesars, & aultres telz est contrai
re à la profession de l'Evangile : par lequel
nous est commandé, garder, saulver, regir,
& administrer chascun ses pays, & terres,
non hostilement envahir les aultres. Et ce,
que Sarrazins, & Barbares jadis appel-
loyent prouesses, maintenant nous appel-
ons, briganderies, & meschansetés.
Mieulx eust il faict soy contenir en sa
maison royallement la gouvernant : que
insulter en la mienne, hostillement la pil-
lant : car par bien la gouverner l'eust aug-
mentée : par me piller sera destruicte. Allez
vous en au nom de Dieu : suyvez bonne en-
treprinse, remonstrez à vostre Roy les er-
reurs, que congnoistrez, & jamais ne le
conseillez, ayant esgard à vostre profit
particulier, car avecq le commun est aussi
le propre perdu.
Quand est de vostre rançon, je vous la
donne entierement, & si veulx, que vous
soyent rendues armes, & cheval : ainsi fault
il faire entre voysins, & anciens amys, veu
que ceste nostre difference, n'est poinct

226

guerre, proprement.
Comme Plato lib ; v. de Republ. vouloit
estre non guerre nommée, ains sedition,
quand les Grecz mouvoyent armes les
ungs contre les autres. Ce que si par ma-
le fortune advenoit, il commande, qu'on
use de toute modestie. Si guerre la nom-
mez, elle n'est, que superficiaire : elle n'entre
poinct au profond cabinet de noz cueurs.
Car nul de nous n'est oultragé en son hon-
neur : & n'est question en somme totale,
que de rabiller quelcque faulte commise
par noz gents, j'entendz & vostres, & no-
stres. Laquelle encores, que congneussiez,
vous la debvez laisser couler oultre, car les
personnages querelants estoyent plus à con
temner, que à ramentevoir : mesmement
leur satisfaisant selon le grief, comme je
me suis offert. Dier sera juste estimateur
de nostre different, lequel je supplie plus
tost par mort me tollir de ceste vie, & mes
biens de perir devant mes yeulx, que par
moy, ny les miens en rien soit offensé.
Ces parolles achevées appella le Moy-
ne, & devant touts luy demanda, frere Jean
mon bon amy est ce vous, qui avez prins le
capitaineToucquedillon icy present ? Syre
(dist le Moyne) il est present, il a eage, &

227

discretion : j'ayme mieulx, que le sçachiez
par sa confession, que par ma parolle. A-
doncq dist Toucquedillon, Seigneur c'est
luy veritablement, qui m'a prins, & je me
rends son prisonnier franchement.
L'avez vous (dist Grandgosier au moy-
ne) mis à rançon ? Non, dist le Moyne. De
cela je ne me soucie. Combien (dist Grand-
gosier) vouldriez vous de sa prinse ? Rien,
rien (dist le Moyne) cela ne me meine pas.
Lors commanda Grandgosier, que pre-
sent Toucquedillon fussent comptés au
Moyne soixante, & deux mille salutz, pour
celle prinse. Ce qui fut faict ce pendant,
qu'on feist la collation au dict Toucque-
dillon, au quel demanda Grandgosier, s'il
vouloit demourer avecques luy, ou s'il
aymoit mieulx retourner à son roy ? Touc-
quedillon respondit, qu'il tiendroit le par
ty, lequel il luy conseilleroit.
Doncques (dist Grandgosier) retournez
à vostre Roy, & Dieu soit avecques vous.
Puis luy donna une belle espee de Vienne,
avecques le fourreau d'or, faict à belles
vignettes d'orfebvrerie, & ung collier
d'or pesant sept cents deux mille marcz,
garny de fines pierreries, à l'estimation
de cent soixante mille ducatz, & dix

228

mille escutz par present honnorable.
Apres ces propos monta Toucquedil-
lon sus son cheval. Gargantua pour sa seu-
reté luy bailla trente hommes d'armes, &
six vingt Archiers soubz la conduicte de
Gymnaste, pour le mener jusques aux por
tes de la Roche clermaud, si besoing en
estoit. Icelluy departy le Moyne rendit à
Grandgosier les soixante, & deux mille
salutz, qu'il avoit receu, disant. Syre, ce
n'est encores, que vous debvez faire telz
dons. Attendez la fin de ceste guerre, car
lon ne sçait, quelz affaire pourroyent
servenir. Et guerre faicte sans bonne pro-
vision d'argent, n'a qu'ung souspirail de
vigueur.
Les nerfz des batailles, sont les pecu-
nes. Doncques (dist Grandgo-
sier) à la fin je vous con-
tenterau par hon-
neste recom- pense : &
touts
ceulx, qui me
auront bien servy.

229

Comment Grandgosier manda
querir ses legions : & comment
Toucquedillon tua Hasti=
veau : puis fut tué par le
commandement de
Picrochole.
Chap. XLV.

[illustration]
EN ces mesmes jours, ceulx de Besse,
du Marché vieulx, du bourd sainct
Jacques, du trainneau, de Parille, de
Riviere, des roches sainct Paul, du Vau
Breton, de Pautille, du Brehemont, du pont
de Clam, de Cravant, de Grandmont, des
Bourdes, de la ville au mere, de Huymes,

230

de Segre, de Husse, de sainct Louant, de
Panzoust, des Coldreaulx, de Verron, de
Coulaines, de Chose, de Varenes, de Bour-
gueil, de l'iSle Boucard, du Croulay, de
Narsay, de Cande, de Montsoreau, & aul-
tres lieux des confins envoyarent devers
Grandgosier Anbassades, pour luy dire,
qu'ilz estoyent advertis des tortz, que luy
faisoit Picrochole : & pour leur ancienne
confederation, ilz luy offroyent tout leur
pouvoir tant de gents, que d'argent, &
aultres munitions de guerre.
L'argent de touts montoit par les pa-
ctes, qu'ilz luy envoioyent, six vingt qua-
torze millions d'or. Les gents estoyent
quinze mille hommes d'armes, trente, &
deux mille chevaulx legiers, quatre vingts
neuf mille harqubousiers, cent quarante
mille advanturiers, unze mille deux cents
cannons, doubles canons, basilicz, & spiro-
les. Pionniers quarante, & sept mille, le
tout souldoyé, & avitaillé pour six moys.
Laquelle offre Gargantua ne refusa, ny ac
cepta du tout.
Mais grandement les remercyant, dist,
qu'il composeroit ceste guerre par tel en-
gin, que besoing ne seroit tant empescher
de gents de bien.

231

Seulement envoya, qui ameneroit en or
dre les Legions, lesquelles entretenoit or-
dinairement en ses places de la Deviniere,
de Chaviny, de Gravot, & Quinquenays,
montant en nombre douze cents hommes
d'armes, trente, & six mille hommes de
pied, treize mille arqubuziers, deux cents
grosses pieces d'artillerie, & vingt, & deux
mille Pionniers, touts par bandes, tant
bien assorties de leurs thresoriers, de vi-
vandiers, de mareschaulx, de armuriers, &
aultres gents necessaires au trac de bataille :
tant bien instruictz en art militaire, tant bien
armés, tant bien recongnoissants, & suyvants
leurs enseignes, tant soubdains à entendre,
& obeir à leurs capitaines, tant expediés à
courir, tant forts à chocquer, tant prudents
à l'adventure, que mieulx ressembloyent
une harmonie d'orgues, & concordance
d'horologe, qu'une armée, ou gensdar-
merie. Toucquedillon arrivé se presenta à Pi-
crochole, & luy compta au long ce, qu'il
avoit & faict, & veu. A la fin conseilloit
par fortes parolles, qu'on feist appoincte-
ment avecq Grandgosier, lequel il avoit
esprouvé le plus homme de bien du mon-
de, adjoustant, que ce n'estoit ny preu, ny

232

raison molester ainsi ses voysins, desquelz
jamais n'avoyent eu, que tout bien. Et au
regard du principal : que jamais ne sorti-
royent de ceste entreprinse, que à leur
grand dommaige, & malheur.
Car la puissance de Picrochole n'estoit
telle, que aisément ne le peust Grandgo-
sier mettre à sac. Il n'eust achevé ceste pa-
rolle, que Hastiveau dist tout hault. Bien
malheureux est le Prince, qui est de telz
gents servy, qui tant facillement sont cor-
rompuz, comme je congnoys Toucquedil-
lon. Car je voy son couraige tant changé,
que vouluntiers se fust adjoinct à noz en-
nemys pour contre nous batailler, & nous
trahir, cs'ilz l'eussent voulu retenir : mais com
me vertu est de touts tant amys, que enne-
mys, louée, & estimée, aussi meschanseté est
tost congneue, & suspecte. Et posé, que d'i-
celle les ennemys se servent à leur profit, si
ont ilz tousjours les meschants, & traistres
en abomination. A ces parolles Toucque-
dillon impatient tyra son espée, & en trans-
perça Hastiveau ung peu au dessus de la
mammelle gauche : dont mourut incontinent.
Et tyrant son coup du corps, dist franche-
ment. Ainsi perisse, qui feaulx serviteurs
blasmera. Picrochole soubdain entre en

233

fureur, & voyant l'espée, & fourreau tant
diapré, dist. Te avoit on donné ce baston,
pour en ma presence tuer malignement
mon tant bon amy Hastiveau ? Adoncques
commanda à ses archiers, qu'ilz le meis-
sent en pieces. Ce qui fut faict sus l'heure,
tant cruellement, que la chambre estoit
toute pavée de sang. Puis feist honnora-
blement inhumer le corps de Hastiveau, &
celluy de Toucquedillon getter par sus les
murailles en la valée.
Les nouvelles de ces oultraiges furent
sceues par toute l'armée, dont plusieurs
commençarent à murmurer contre Picro
chole, tant que Grippepinault luy dist, Sei
gneur je ne sçay, quelle yssue sera de ceste
entreprinse. Je voy voz gents peu confer-
més en leurs couraiges. Ilz considerent,
que sommes icy mal pourveuz de vivres,
& ja beaulcoup diminués en nombre, par
deux, ou troys yssues.
Davantaige il vient grand renfort de
gents à voz ennemys. Si nous sommes as-
siegés une foys, je ne voy poinct, comment
ce ne soit à nostre ruyne totale. Bren, bren,
dist Picrochole, vous semblez les anguilles
de Melun : vous cryez devant, qu'on vous
escorche : laissez les seulement venir.

234

Comment Gargantua assaillit Pi=
crochole dedans la Roche cler=
maud, & defist l'armée du=
dict Picrochole.
Chap. XLVI.

[illustration]
GArgantua eut la charge totale de
l'armée : son Pere demoura en son
fort. Et leur donnant couraige par
bonnes parolles, promist grandz dons à
ceulx, qui feroyent quelcques prouesses.
Puis gaignarent le gué de Vede, & par ba-
steaulx, & ponts legierement faictz passa-
rent oultre d'une traicte. Puis considerant
l'assiete de la ville, qui estoit en lieu hault,

235

& advantageux, delibera celle nuyct sus
ce, qui estoit de faire. Mais Gymnaste luy
dist, Seigneur, telle est la nature, & com-
plexion des Grancoys, qu'ilz ne valent
qu'a la premier poincte. Lors ilz sont pi-
res, que Diables. Mais s'ilz sejournent, ilz
sont moins, que femmes. Je suis d'advis,
qu'a l'heure presente apres, que voz gents
auront quelcque peu respiré, & repeu, fa-
ciez donner l'assault. L'advis fut trouvé
bon. Adoncq' produyct toute son armée
en plain camp, mettant les subsides du co-
sté de la monté.
Le Moyne print avec soy six enseignes
de gents de pied, & deux cents hommes
d'armes : & en grand diligence traversa
les marays, & gaigna au dessus le puy jus-
ques au grand chemin de Loudun. Ce pen-
dant l'assault continuoit, les gents de Pi-
crochole ne scavoient, si le meilleur estoit
sortir hors, & les recepvoir, ou bien garder
la ville sans bouger.
Mais furieusement sortit avecq' quel-
que bende d'hommes d'armes de sa maison :
& là fut receu, & festoyé à grands coups de
canon, qui gresloient devers les coustaux :
dont les Gargantuistes se retirarent au
val, pour mieulx donner lieu à l'artillerie.

236

Ceulx de la ville defendoient le mieulx,
qu'ilz pouvoient, mais les traictz passoient
oultre par dessus sans nul ferir. Aulcuns
de la bende saulvés de l'artillerie donna-
rent fierement sus noz gents, mais peu
proffitarent : car touts furent repceuz en-
tre les ordres, & là rués par terre. Ce que
voyants se vouloient retirer : mais ce pen-
dant le Moyne avoit occupé le passaige.
Parquoy se mirent en fuyte sans ordre,
ny maintien. Aulcuns vouloient leur don-
ner la chasse : mais le Moyne les retint crai
gnant, que suyvant les fuyants perdissent
leurs rancz, & que sus ce poinct ceulx de
la ville chargeassent sus eulx. Puis atten-
dant quelcque espace, & nul ne comparant
à l'encontre, envoya le Duc Phrontiste,
pour admonnester Gargantua à ce, qu'il
avançast pour gaigner le cousteau à la gau-
che, pour empescher la retraicte de Picro-
chole, par celle porte.
Ce que feit Gargantua en toute dili-
gence, & y envoya quatre legions de la
compaignie de Sebaste : mais si tost ne
peurent gaigner le hault, qu'ilz ne ren-
contrassent en barbe Picrochole, & ceulx,
qui avecq' luy s'estoient espars. Lors
chargearent sus roydement : toutesfoys

237

grandement furent endommaigés par ceulx,
qui estoient sus les murs, en coups detraict,
& artillerie.
Quoy voyant Gargantua en grand'
puissance les alla secourir, & commeça son
artillerie à hurter sus ce quartier de mu-
raille : tant, que toute la force de la ville
y fut evocquée.
Le Moyne voyant celluy costé, lequel il
tenoit assiegé, denué de gents, & gardes,
magnanimement tyra vers le fort : & tant
feit, qu'il monta sus luy, & aulcuns de ses
gents pensant, que plus de craincte, & de
frayeur donnent ceulx, qui surviennent à
ung conflict, que ceulx, qui lors à leur for-
ce combattent.
Toutesfoys ne feit oncques effroy, jus-
ques à ce, que touts les siens eussent gai-
gné la muraille, excepté les deux cents
hommes d'armes, qu'il laissa hors pour les
hazarts. Puis d'escrya horriblement, & les
siens ensemble : & sans resistence tuarent les
gardes d'icelle porte, & là ouvrirent es
hommes d'armes, & en toute fierté cou-
rrurent ensemble vers la porte de l'Orient,
ou estoit le desarroy.
Et par derriere renversarent toute leur
force, voyant les assiegés de touts costés,

238

& les Gargantuistes avoir gaigné la ville,
se rendirent au Moyne à mercy.
Le Moyne leur feit rendre les bastons,
& armes, & touts retirer, & reserrer par
les Eglises saisissant touts les bastons des
croix, & commettant gents es portes pour
les garder d'yssir. Puis ouvrant celle
porte Orientale sortit au secours de Gar-
gantua.
Mais Picrochole pensoit, que le secours
luy venoit de la ville, & par oultrecuidan-
ce se hazarda plus, que devant : jusques à
ce, que Gargantua s'escrya. Frere Jehan
mon amy, frere Jehan en bonne heure
soyez venu.
Adoncq' congnoissant Picrochole,
& ses gents, que tout estoit de-
sesperé, prindrent la fuyte
en touts endroictz. Gar-
gantua les poursuy-
vit jusques pres
Vaugaudry
tuant,
& massacrant : puis
sonna la re-
traicte.

239

Comment Picrochole fuyant
fut surprins de malles for=
tunes, & ce que feit
Gargantua apres
la bataille.
Chapitre XLVII.

[illustration]
PIcrochole ainsi desesperé s'en fuyt
vers l'Isle Bouchart, & au chemin
de Riviere son cheval bruncha par
terre, à quoy tant fut indigné, que de son
espée le tua en sa chole : puis ne trouvant
personne, qui le remontast, voulut pren-
dre ung Asne du Moulin, qui là au pres
estoit : mais les meusniers le meurtrirent

240

tout de coups, & le destroussarent de ses ha-
billements, & luy baillarent pour soy cou-
vrir une meschante sequenye.
Ainsi s'en alla le paouvre cholericque :
puis passant l'eaue au port Huaux, & ra-
comptant ses malles fortunes, dut advisé
par une vieille Lourpidon, que son royaul
me luy seroit rendu, à la venue des Coc-
quecigrues : depuis ne sçayt on, qu'il est
devenu.[4]
Toutesfoys lon m'a dict, qu'il est de pre
sent paouvre gaignedenier à Lyon, cholere
comme devant. Et tousjours se guermente à
touts estrangiers de la venue des Cocque-
cigrues, esperant certainement selon la pro
phetie de la vieille, estre à leur venur rein-
tegré à son royaulme.
Apres leur retraicte Gargantua premie-
rement recensa ses gents, & trouva, que peu
d'iceulx estoient perys en la bataille, sça-
voir est quelcques gents de pied de la ben-
de du capitaine Tolmere, & Ponocrates,
qui avoit ung coup de harcquebouze en
son pourpoinct.
Puis les feit refraischir chascun par sa
bende, & commanda es thresoriers, que
ce repas leur fust deffrayé, & payé, & que
lon ne feit oultrage quleconques en la
[4] N inversé.

241

ville, veu qu'elle estoit sienne : & apres
leur repas ilz comparussent en la place de-
vant le chasteau, & là seroient payés pour
six moys.
Ce qui fut faict : puis feit convenir de-
vant soy  en la dicte place touts ceulx, qui
là restoient de la part de Picrochole, esquelz
presents touts ses Princes, & Capitaines
parla, comme il s'ensuyt.

La harangue, que feit Gargan=
tua es vaincus. Cha=
pitre XLVIII.

[illustration]
NOz peres, ayeulx, & ancestres de tou
te memoyre ont este de ce sens, &
ceste nature, que des batailles par

242

eulx consommé[e]s[5] ont pour signe memo-
rial des triumphes, & victoyres plus vou-
lentiers erigé trophées, & mnuments es
cueurs des vaincus par grace : qu'es ter-
res par eulx conquestées par archicture.
Car plus estimoient la vive souvenance
des humains acquise par liberalité, que
la mute inscription des arcs, colonnes, &
pyramides subjecte es calamités de l'aer,
& envie d'ung chascun.
Souvenir assez vous peult de la mansue
tude, dont ilz usarent envers les Bretons
à la journée de sainct Aubin du Gormier :
& à la demollition de Parthenay. Vous
avez entendu, & entendant admirez le
bon traictement, qu'ilz feirent es Barba-
res de Spanola, qui avoient pillé, depopu-
lé, & saccagé les fins maritimes d'Olone,
& Thalmondoys.
Tout ce ciel a esté remply des louenges,
& gratulations, que vous mesmes, & voz
peres feistes lors, que Alpharbal Roy de
Canarre non assouvy de ses fortunes enva
hyt furieusement le pays d'Onys exerçant
la piraticque en toutes les Isles Armoric-
ques, & regions confines. Il fut en juste
bataille navré, prins, & vaincu de mon pe-
re, auquel  Dieu soit garde, & protecteur.
[5] Le e n'est pas imprimé.

243

Mais quoy ? Au cas, que les aultres Roys,
& Empereurs, voyre, qui se font nommer
Catholicques, l'eussent miserablement trai
cté, durement emprisonné, & rançonné
extremement, il le tracita courtoysement,
amyablement, le logea avecq' soy en son
palays, & par incroyable debonnaireté le
renvoya en saufconduyt, chargé de dons,
chargé de graces, chargé de toutes offi-
ces d'amytié. Qu'en est il advenu ?
Luy retourné en ses terres feit assem-
bler touts les Princes, & estatz de son
Royaulme, leur exposa l'humanité,
qu'il avoit en nous congneue, & les pria
sur ce deliberer en façon, que le monde y
eust exemple, comme avoit ja en nous de
gracieuseté honneste : aussi en eulx d'hon-
nesteté gratieuse.
Là fut decreté par consentement una-
nime, que l'on offriroit entierement leurs
terres, dommaines, & royaulme, à en faire
selon nostre arbitre.
Alpharbal en propre personne soub-
dain retourna avecq' huyct grandes naufz
oneraires, menant non seulement les thre-
sors de sa maison, & lignee Roaylle : mais
presques tout le pays. Car soy embar-
quant, pour faire voile au vent Uest en Nor

244

dest : chascun à la foulle jectoit dedans icel
le or, argent, bagues, joyaulx, espiceries,
droques, & odeurs aromaticques. Pape-
gays, Pelicans, Guenons, Civettes, Genet-
tes, Porcz espicz. Poinct n'estoit filz de
bonne mere reputé, qui dedans ne jectast
ce, qu'avoit de singulier. Arrivé qu'il fut,
vouloit baiser les piedz de mon dict pare :
le faict fut estimé indigne, & ne fut tole-
ré : ains fut embrassé sociallement : offrit ses
presents, ilz ne furent repceuz, par trop
estre excessifz : se donna mancipe, & serf
voluntaire, soy & sa posterité : ce ne fut ac-
cepté, par ne sembler equitable : ceda par
le decret des estats ses terres, & royaulme
offrant la trasaction, & transport signé,
séellé, & ratifié de touts ceulx, qui faire le
debvoient : ce fut toallement refusé, & les
contractz jectés au feu.
La fin fut, que mon dict pere com-
mença lamenter de pitié, & pleurer co-
pieusement, considerant le franc vouloir,
& simplicité des Canarriens : & par motz
exquis, & sentences confrues diminuoit
le bon tour, qu'il leur avoit faict, disant ne
leur avoir rien faict, qui fust à l'estimation
d'ung bouton : & si rien d'honnesteté leur
avoit monstré, il estoit tenu de ce faire.

245

Mais tant plus l'augmentoit Alpharbal.
Quelle fut l'yssue ?
En lieu, que pour sa rançon prinse à
toute extremité, eussent peu tyrannicque-
ment exiger vingt foys cent mille escutz,
& retenir pour houstaigiers ses enfants
aysnés, ilz se sont faictz tributaires per-
petuelz, & obligés nous bailler par chas-
cun an deux millions d'or affiné à vingt
quatre Karatz. Ilz nous furent l'année pre
miere icy payés : la seconde de franc vou-
loir en payarent .xxiij. cents mille escuz : la
tierce .xxvi. cents mille : la quarte tros mil
lions, & tant tousjours croissent de leur
bon gré, que serons contrainctz leur inhi-
ber de rien plus nous apporter.
C'est la nature de gratuité. Car le temps,
qui toutes choses corrode, & diminue, aug
mente, & accroist les biensfaictz, par ce
qu'un bon tour liberalement faict à hom-
me de raison, croist continuement par no-
ble pensée, & remembrance.
Ne voulant doncq' aulcunement dege-
nerer de la debonnaireté hereditaire de
mes parents, maintenant je vous absoulz,
& delivre, & vous rends francs ; & liberes
comme paravant.
D'abondant serez à l'yssue des portes

246

payés chascun pour troys moys, pour vous
pouvoir retirer en voz maisons, & famil-
les, & vous conduyront en saulveté six
cents hommes d'armes, & huyct mille hom-
mes de pied soubz la conduycte de mon
escuier Alexandre, affin que par les pay-
sants ne soyez oultragés.
Dieu soit avecq' vous. Je regrette de
tout mon cueur, que n'est icy Picrochole.
Car je luy eusse donné à entendre, que
sans mon vouloir, sans espoir accroistre
ny mon bien, ny mon nom, estoit faicte ce-
ste guerre.
Mais puis, qu'il est esperdu, & ne sçayt
on ou, ny cimment est esvanouy, je veulx,
que son Royaulme demeure entier à son
filz. Lequel par ce, qu'il est par trop
bas d'eage (car il n'a encores cinq ans ac-
complyz) sera gouverné, & instruyct par
les anciens Princes, & gents scavants du
Royaulme.
Et par autant, qu'ung Royaulme ainsi
desolé, seroit facillement ruiné, si on ne
refrenoit la convoytise, & avarice des ad-
ministrateurs d'icelluy : j'ordonne, & veulx,
que Ponocrates soit sus touts es gouver-
neurs entendant, avecq' auctorité a ce re-
quise, & assidu avecq' l'enfant : jusques

247

à ce, qu'il le congnoistra idoine de pou-
voir par soy regir, & regner. Je considere,
que facilité trop enervée, & dissolue de
pardonner es malfaisants, leur est occasion
de plus legierement de rechied mal faire,
par ceste pernicieuse confiance de grace.
Je considere, que Jules Cesar empereur
tant debonnaire, que de luy dict Ciceron,
que sa fortune rien plus souverain n'a-
voit, sinon, qu'il pouvoit : & sa vertu meil-
leur n'avoit, sinon, qu'il vouloit tousjours
saulver, & pardonner à ung chascun. Icel-
luy toutesfoys ce nonobstant en certains
endroictz punit rigoreusement les au-
cteurs de rebellion.
A ces exemples je veulx, que me livrez
avant le departir : premierement ce beau
Marquet, qui a esté source, & cause pre-
miere de ceste guerre par sa vaine oultre-
cuydance : secondement ses compaignons
fouaciers, qui furent negligents de corri-
ger sa teste folle sur l'instant. Et finablement
touts les conseilliers, Capitaines, officiers,
& domesticques de Picrochole : lesquelz

248

le auroient incité, loué, ou conseillé de sor
tir de ses limites pour ainsi nous ingeter.

Comment les victeurs Gargan=
tuistes furent recompen=
sés apres la bataille.
Chapitre. XLIX.

[illustration]
CEste harengue faicte par Gargantua,
furent livrés les seditieux par luy
requis : exceptés Spadassin, Mer-
daille, & Menvail : lesquelz estoient fuyz
six heures devant la bataille, l'ung jusques
au col de l'aignel, d'une traicte : l'autre
jusques au val de vyre : l'aultre jusques à
Logroine sans derriere soy regarder, ny

249

prendre alaine par chemin : & deux foua-
ciers, lesquelz perirent en la journée.
Aultre mal ne leur fist Gargantua : sinon
qu'il les ordonna pour tirer les presses à
son imprimerie : laquelle il avoit nouvel-
lement institué.
Puis ceulx, qui là estoient morts, il fist ho
norablement inhumer en la vallée des Noi-
retes, & au camp de Bruslevielle. Les
navrés il fist panser, & traicter en son grand
Nosocome. Apres advisa es dommaiges
faictz en la ville, & habitants : & les fist
rembourcer de touts leurs interest à leur
confession, & serment. Et y fist bastir ung
fort chasteau : y commettant gens, & guet
pour à l'advenir mieulx soy defendre con
tre les soubdaines esmeutes.
Au departir remercia gratieusement
touts les souldars de ses legions : qui avoient
esté à ceste defaicte, & les renvoya hyver-
ner en leurs stations, & guarnisons. Exce-
ptés aulcuns de la legion Decumane, les-
quelz il avoit veu en la journée faire quelc-
ques prouesses : & les Capitaines des ban-
des, lesquelz il emmena avecques soy de-
vers Grandgosier. A la veue, & venue d'i-
ceulx le bon homme fut tant joyeux, que
possible ne seroit le descripre. Adoncq'

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leur fist ung festin le plus magnificque, le
plus abundant, & plus delitieux, que fust
veu depuis le temps du Roy Assuere.
A l'yssue de table il distribua à chascun
d'iceulx tout le parement de son buffet,
qui estoit au poyx de dix huyct cents mille
bezants d'or : en grand vases d'antique,
grands potz, grands bassins, grands tas-
ses, couppes, potetz, candelabres, calathes,
nacelles, violiers, drageomes, & aulte tel
le vaisselle tout d'or massif, oultre la pier
rerie, esmail, & ouvraige, qui par estime
de touts excedoit en pris la matiere d'i-
ceulx. Plus, leur fist compter de  ses coffres
à chascun douze cents mille escuz contens.
Et d'abondant à chascun d'iceulx donna à
perpetuité (excepté s'ilz mouroient sans
hoirs) ses chasteaulx, & terres vicines se-
lon, que plus leur estoient commodes. A
Ponocrats donna la Roche clermaud : à
Gymnaste le Couldray, à Eudemon, Mont
pensier : le Rivau : à Tolmere : à Ithybole,
Montsoreau : à Acamas Cande : Varenes, à
Chironacte : Gravot, à Sebaste : Quin-
quenays, à Alexandre : Ligre
à Sophrone : & ainsi
de ses aultres
places.