251 |
Comment Garnatua fist ba=
stier pour le Moyne l'ab=
baye de Theleme.
Chapitre. L. |
| [illustration] |
REstoit seulement le Moyne à pour-
voir. Lequel Gargantua vouloit fai
re abbe de Seville : mais il le refusa.
Il luy voulut donner l'abbaye de Bour-
gueil, ou de sainct Florent, laquelle my-
eulx luy duiroit, ou toutes deux, s'il les
prenoit à gré. Mais le moyne luy fist respon
ce peremptoire, que de Moynes il ne vou-
loit charge, ny gouvernement : car comment
(disoit il) pourroys je gouverner aultruy,
qui moymesmes gouverner ne scaurois ? |
|
252 |
S'il vous semble, que je vous aye faict, &
que puisse à l'advenir faire service ag-
greable, oultroyez moy de fonder une ab-
baye à mon devis. La demande pleut à Gar
gantua, & offrit tout son pays de Theleme
jouste la riviere de Loyre, à deux lieues de
la grand' forest du port Huault. Et requist
Gargantua, qu'il instituast sa religion au
contraire de toutes aultres.
Premierement doncq' (dist Gargantua) il
n'y fauldra ja bastir murailles au circuit :
car toutes aultres abbayes sont fierement
murées[1] . Voyre, dist le moyne. Et non sans
cause, ou mur y a, & devant, & derriere,
y a force murmur, envye, & conspiration
mutue. |
D'avantaige, veu qu'en certains con-
vents de ce monde est en usance, que si fem
me aulcune y entre (j'entends des prudes,
& pudicques) on nettoye la place, par la-
quelle elles ont passé, fut ordonné, que si
religieux, ou religieuse y entroit par cas
fortuit, on nettoiroit curieusement touts
les lieux, par lesquelz auroient passé.
Et par ce, que es religions de ce monde
tout est compassé, limité, & reiglé par heu
res, fut decreté, que là ne seroit horologe,
ny quadrant aulcun. |
|
|
253 |
Mais selon les occasion, & opportuni-
tés seroient toutes les œuvres dispensées.
Car (disoit Gargantua) la plus vraye
perte du temps, qu'il sceust, estoit de com-
pter les heures. Quel bien en vient il ?& la
plus grande resverie du monde estoit soy
gouverner au son d'une cloche, & non au
dicté de bon sens, & entendement.
Item par ce, qu'en icelluy temps on ne
mettoit en religion des femmes si non cel-
les, qui estoient borgnes, boyteuses, bos-
sues, laydes, defaictes, folles, insensées,
malefices, & tarées : ny les hommes sinon
catarrhés, mal nés, niays, & empesche de
maison.
A propos (dist le moyne) une femme,
qui n'est ny belle, ny bonne, à quoy vault
elle ? A mettre en religion, distGargantua.
Voyre, dist le moyne, & à faire des chemi-
ses. Fut ordonné, que là ne seroient receues
sinon les belles, bien formées, & bien na-
turées : & les beaulx bien formés, & bien
naturés. Item par ce, que es couvents des
femmes n'etroient les hommes sinon à
l'emblée, & clandestinement : fut decreté,
que ja ne seroyent là les femmes, au cas
que n'y fussent les hommes : ny les hommes,
en cas que n'y fussent les femmes. Item par |
|
254 |
cen que tant hommes, que femmes une foys
repceues[2] en religion apres l'an de proba-
tion estoyent forcés, & astrainctz y demeu
rer perpetuellement leur vie durante, fut
estably, que tant hommes, que femmes là
repceuz, sortiroient, quand bon leur sem-
bleroit franchement, & entierement. Item
par ce, que ordinairement les religieux fai-
soient troys voeuz : sçavoir est de chasteté,
pauvreté, & obedience, fut constitué, que
là honorablement on peulst estre marié,
que chasun fust riche, & vesquist en liber
té. Au regard de l'eage legitime, les
femmes y estoient repceues de
puis dix jusques à quinze
ans : les hommes de-
puis douze jus-
ques à
dix, & huyct. |
Comment fut bastye, & do=
tée l'abbaye de The-
lemite.
Chapitre. LI. |
|
|
255 |
| [illustration] |
POur le bastiment, & assortiment de
l'abbaye Gargantua fist livrer de con
tent vingt, & sept cents mille huyt
cents trente, & ung mouton à la grand' lai
ne, & par chascun an jusques à ce, que le
tout fust parfaict, assigna sur la recepte de
la Dive seize cents soixante, & neuf mille
escuz au soleil, & autant à l'estoille pous
siniere.
Pour la fondation, & entretenement
d'icelle donna à perpetuité vingt trois cent
soixante neuf mille cinq cents quatorze
nobles, à la rose de rente fonciere indem-
nés, amortyz, & solvables par chascun an
à la porte de l'abbaye. Et de ce leur passa
belles lettres. Le bastiment fut en figure |
|
256 |
exagone en telle façon, que à chascun an-
gle estoit bastie une grosse tour ronde : à
la capacité de soixante pas en diametre.
Et estoient toutes pareilles en grosseur, &
protraict. La riviere de Loyre decoulloit
sus l'aspect de Septentrion. Au pied d'icel-
le estoit une des tours assise, nommée Ar-
tice. Et tirant vers Orient estoit une aul-
tre nommée Calaër. L'aultre ensuyvant
Anatole. L'aultre apres Mesembrine : l'aul-
tre apres hesperie. La derniere, Cryere. En
tre chascune tour estoit espace de troys cent
douze pas. Le tout basty à six estages, com-
prenant les eaues soubs terre pour ung.
Le second estoit voulté à la forme d'une
anse de panier. Le reste estoit embrunché
de guy de Flandres à forme de culz de lam-
pe. Le dessus couvert d'ardoize fine : avec
l'endoussure de plomb à figures de petitz
manequins, & animaulx bien assortiz, &
dorés avec les goutieres, qui yssoient hors
la muraille entre les croyzées, poinctes en
figure diagonale d'or, & azur, jusques en
terre, ou finissoient en grands eschenaulx,
qui touts conduisoient en la riviere par
dessoubz le logis. Ledict bastiment estoyt
cent foys plus magnificque, que n'est Bo-
nivet. Car en celluy estoient neuf mille |
|
257 |
troys cents trente, & deux chambres : chas-
cune garnie de arriere chambre, cabinet,
garderobbe, chapelle, & yssue en ung gran
de salle. Entre chascune tour au millieu
dudict corps de logis estoit une viz brizée
dedans celluy mesmes corps. |
De laquelle les marches estoyent part
de Porphyre, part de pierre Numidicque,
par de Marbre Serpentin : longues de
vingt, & deux piedz : l'espesseur estoit de
troys doigtz : assiegées par nombre de dou-
ze entre chascun repos. En chascun repos
estoyent deux beaulx arceaux d'antique,
par lesquelz estoit receue la clarté : & par
iceulx on entroit en ung cabinet faict à
clere voys de largeur de ladicte viz : &
montoit jusques au dessus la couverture,
& là finoit en pavillon. Par icelle viz on
entroit de chascun costé en une grande
salle, & des selles aux chambres. |
Depuis la tour Artice jusques à Cryere
estoyent les belles grandes librairies en
Grec, Latin, Hebrieu, Francoys, Tuscan, &
Hespaignol : disparties par les divers estai-
ges selon iceulx langaiges. |
Au millieu estoit une merveilleuse viz,
de laquelle l'entrée estoit par le dehors
du logis en ung arceau large de six toyses. |
|
258 |
Icelle estoit faicte en telle symmetrie, &
capacité, que six hommes d'armes la lance
sus la cuisse pouvoyent de fronc ensem-
ble monter jusques au dessus de tout le
bastiment. |
Depuis la tour Anatole jusques à Me-
sembrine estoyent belles grendes galeries
toutes painctes des antiques prouesses, hi-
stoyres, & descriptions de la terre. Au
millieu estoit une pareille montée,
& porte comme avons dict du
costé de la riviere. Sus icelle
porte estoit escript en
grosses lettres an-
tiques ce, qui
sensuyt. |
Inscription mise sus la gran-
de porte de Theleme.
Chapitre LII. |
|
259 |
| [illustration] |
CY n'entrez pas Hypocrites bigotz,
Vieulx Matagotz, marmiteux, bor-
souflés,
Tordcoulx, badaults plus, que n'estoyent
les Gotz,
Ny Ostrogotz, precurseurs des Ma-
gotz,
Haires, cagotz, capharts empantouflés.
Gueux mytouflés, frapparts escorniglés,
Befflés, enflés, fagoteurs de tabus :
Tirez ailleurs pour vendre vos abus. |
Vos abuz meschants
Rempliroyent mes champs
De meschanceté.
Et par faulseté |
|
260 |
Troubleroyent mes chants,
Vos abus meschants. |
Cy n'entrez pas mascheseins practiciens
Clercs, basauchiens mangeurs du popu-
laire.
Officiaulx, scribes, & pharisiens
Juges, anciens, qui les bons parociens
Ainsi que chiens, mettez au capulaire.
Vostre salaire est au patibulaire.
Allez y braire : icy n'est faict exces,
Dont en voz cours on deust mouvoir
proces. |
Proces, & debatz
Peu font cy d'esbatz,
Ou lon vient s'esbatre.
A vous pour debatre
Soyen en pleins cabatz
Proces, & debatz. |
Cy n'entrez pas vous usuriers chichars,
Briffaulx, leschars, qui tousjours amassez.
Grippeminaulx, avalleurs de frimars,
Courbés, camardz, qui ne voz concque-
mars
De mille marcz jan auriez assez.
Poinct esgassés n'estes, quand cabassez, |
|
261 |
Et entassez poiltrons à chicheface.
La male mort en ce pas vous deface. |
Face non humaine
De telz gents, qu'on meine
Raire ailleurs : ceans
Ne seroit feans.
Vuidez ce dommaine
Face non humaine. |
Cy n'entrez pas vous rassotés mastins
Soirs, ny matisn, vieulx chagrins, & ja-
loux.
Ny vous aussi seditieux mutins,
Larvés, lutins, de dangier palatins ;
Grecz, ou Latins : plus à craindre, que
Loups :
Ny vous galloux, verollés jusque à l'ouz,
Portez voz loups ailleurs paistre en bon
heur :
Croust elevés remplis de deshonneur. |
Honneur, los, deduict
Ceans est desduict
Par joyeulx accords.
Touts sont sains au corps.
Par ce bien leur duict
Honneur, los, deduict. |
| Cy entrez vous, & bien soyez venuz, |
|
262 |
Et parvenuz touts nobles Chevaliers.
Cy est le lieu, ou sont les evenuz
Bien advenuz : affin que entretenuz
Granz, & menuz touts soyez à milliers.
Mes familiers serez, & peculiers
Frisques, galliers, joyeulx, plaisants mi-
gnons.
En general touts gentilz compaignons. |
Compaignons gentilz
Serains, & subtilz
Hors de vilité :
De civilité
Cy sont les houstilz
Compaignons gentilz |
Cy entrez vous, qui le sainct Evangile
En sens agille annoncez, quoy, qu'on
gronde.
Ceans aurez ung refuge, & bastille
Contre l'hostille erreur, qui tant postille,
Par son faulx stille empoysonner le monde :
Entrez, qu'on fonde icy la Foy profonde.
Puys, qu'on confonde & par voix, & par
rolle
Les ennemys de la saincte parolle. |
| La parolle saincte. |
|
263 |
Ja ne soit estaincte
En ce lieu tressainct.
Chascun en soit ceinct :
Chascune ayt enceincte
La parolle saincte. |
Cy entrez vous Dames de hault paraige
En franc couraige. Entrez y en bon heur.
Fleurs de beaulté à celeste visaige,
A droict corsaige, à maintien prude, &
saige.
En ce passaige est le sejour d'honneur.
Le hault Seigneur, qui du lieu fut don-
neur,
Et guerdonneur, pour vous l'a ordonné,
Et pour frayer à tout prou or donné. |
Ordonné pardon
Ordonne par don
A cil, qui le donne.
Et tresbien guerdonne
Tout mortel preu d'hom
Or donne par don. |
Comment estoit le manoir
des Thelemites. Cha-
pitre LIII. |
|
264 |
| [illustration] |
AU millieu de la basse court estoit
une fontaine magnificque de beau
Alabastre. Au dessus les troys Gra-
ces avecques cornes d'abondance. Et get-
toyent l'eaue par les mammelles, bouche,
oreilles, yeulx, & aultres ouvertures du
corps. |
Le dedans du logis sus ladicte basse
court estoit sus gros polliers de Cassidoi-
ne, & Porphyre, à beaulx arcs d'antique.
Au dedans de desquelz estoyent belles gale-
ries longues, & amples, aornées de pain-
ctures, de cornes de cerfz, & aultres cho-
ses spectables. Le logis des Dames com-
prenoit depuis la tour Artice, jusques à
la porte Mesembrine. Les hommes occu |
|
265 |
| poyent le reste. |
Devant ledict logis des Dames, affin
qu'elles eussent l'esbatement, entre les
deux premieres tours au dehors estoyent
les lices, l'hippodrome, le theatre, & nata-
toyres, avecq les baings mirificques à tri-
ple folier, bien garniz de touts assorti-
ments, & foyson d'eaue de Myrte. Jouxte
la riviere estoit le veau Jardin de plaisan-
ce. Au millieu d'icelluy le beau Labirynthe.
Entre les deux aultres tours estoyent les
jeuz de paulme, & de grosse balle. Du costé
de la tour Cryere estoit le vergier plein de
touts arbres fructiers, toutes ordonnées en
ordre quincunce. Au bout estoit le grand
parc foysonnant en toute beste saulvai-
gine. |
Entre les tierces tours estoyent les but-
tes pour l'arquebuze, l'arc, & l'arbaleste.
Les offices hors la tour Hesperie à simple
estaige. L'escurye au dela des offices.
La faulconnerie au devant d'icelles,
gouvernée par asturciers bien experts en
l'art. |
Et estoyent annuellement fournies par
les Candiens, Venitiens, & Sarmates de
toutes sortes d'oyseaulx parangons.
Aigles, |
|
266 |
Gerfaulx,
Autours,
Sacres,
Laniers,
Faulcons,
Esparviers, |
Esmerillons, & aultres : tant bien faictz,
et domesticqués, que partants du chasteau
pour s'esbatre es champs prenoient tout
ce, que recontroyent. La venerie estoyt
ung peu plus loing tyrant vers le parc.
Toutes les salles, chambres, & cabinetz
estoient tapissés en diverses sortes selon
les saisons de l'année. |
Tout le pavé estoit couvert de drap
verd. Les lictz estoient de broderie.
En chascune arriere chambre estoit ung
mirouoir de cristallin enchassé en or fin,
au tour garny de perles, & estoit de telle
grandeur, qu'il pouvoit vertiablement re-
presenter toute la personne. |
A l'yssue des salles du logis des dames
estoient les parfumeurs, & testoneurs : par
les mains desquelz passoient les hommes,
quand ilz visitoient les dames. Iceulx four
nissoient par chscun matin les chambres
des dames, d'eaue rose, d'eau de naphe, &
d'eaue d'ange : & à chascune la precieuse |
|
267 |
cassollette vaporante de toutes drogues
aromatiques. |
Comment estoient ve=
stuz les Religieux,
& Religieuses
de Thele=
me.
Chapitre LIIII. |
| [illustration] |
LEs Dames au commencement de la
fondation se habilloient à leur plai-
sir, & arbitre. Depuis furent refor- |
|
268 |
mées par leur franc vouloir en la façon,
qui s'ensuyt. Elles portoient chausses d'es-
carlatte, ou de migraine, & passoient lesdi-
ctes chausses le genoil au dessus par troys
doigtz, justement. Et ceste liziere estoit de
quelcques belles broderies, & descoupeu-
res. Les jartieres estoient de la couleur de
leurs bracelletz, & comprenoient le genoil
au dessus, & dessoubz. |
Les souliers, escarpins, & pantoufles de
velours carmoyzi rouge, ou violet, deschi-
quettées à barbe d'escrevisse. Au dessus de
la chemise vestoient la belle Vasquine de
quelcque veau camelot de soye. Su icelle
vestoient la Verdugalle de tafetas blanc,
rouge, tanné, grys &c. Au dessus, la cotte
de tafetas d'argent faict à broderies de fin
or, & a l'egueille entortillé, ou selon que
bon leur sembloit, & corrspondant à la
disposition de l'aer, de satin, damas, ve-
lours, orangé, tanné, verd, cendré, bleu, tan-
né clair, rouge cramoyzi, blanc, drap d'or,
toille d'argent, de canetille, de brodure
selon les festes. |
Les robbes selon la saison, de toille d'or
a frizure d'argent, de satin rouge couvert
de canteille d'or, de tafetas blanc, bleu,
noir, tanné, sarge de soye, camelot de soye, |
|
269 |
velours, drap d'argent, toille d'argent, or
traict, velours, ou satin profilé d'or en di-
verses protraictures. |
En esté quelcques jours en lieu de rob-
bes, portoient belles Marlottes de paru-
res susdictes, ou quelcques bernes à la Mo
resque de velours violet à frizure d'or sus
canetille d'argent, ou à cardelieres d'or
garnies aux rencontres de peites perles
Indicques. |
En hyver robbes de tafetas des cou-
leurs, comme dessus : fourrées de loups cer
viers, genettes noires, martres de Calabre
zibelines, & aultres fourrures precieues :
les patenostre, anneaulx, jazerants, car-
cants estoient de fines pierries, escarbou-
cles, rubys, balays, diamants, saphis, esme-
raudes, turquoyzes, grenatz, agathes, be-
rilles, perles, & unions d'excellence. L'ac-
coustrement de la teste estoit selon le temps.
En hyver à la mode Françoyse. Au prin
temps à l'Espagnole. En esté à la Turque.
Exceptés les festes, & dimenches, esquelz
portoient accoustrement Francoys : par
ce, qu'il est plus honnorable, & mieulx sent
sa pudicité matronale. |
Les hommes estoient habillés à leur
mode, chausses pour les bas d'estamer, ou |
|
270 |
sarge drappée, d'escarlatte, de mograine,
blanc ou noir. |
Les haultz de velours d'icelles cou-
leurs, ou bien pres approchantes : bro-
dées, & deschicquettées selon leu in-
vention. |
Le pourpoinct de drap d'or, d'argent,
de velours, satin, damas, tafetas, de mesm-
es couleurs, deschicquetés, brodés, & ac-
coustrés en parangon. |
Les agueillettes de soye de mesmes cou
leurs, les fers d'or bien esmaillés.
Les sayes, & chamarres de drap d'or,
toille d'or, drap d'argent, velours porfilé
à plaisir. |
Les robbes aultant precieuses, comme
des Dames. |
Les ceinctures de soye des couleurs du
pourpoinct, chascun la belle espée au co-
sté, la poignée dorée, le fourreau de ve-
lours de la couleur des chausses, le bout
d'or, & d'orfevrerie. Le poignart de
mesmes. |
Le bonnet de velours noir, garny de for
ce bagues, & boutons d'or. |
La plume blanche par dessus mignonne-
ment partie à paillettes d'or : au bout des-
quelles pendoient en papillettes beaulx ru- |
|
271 |
bys, esmeraudes, &c. Mais telle sympathie
estoit entre les hommes, & les femmes, que
par chascun jour ilz estoient vestuz de
semblable parure. |
Et pour à ce ne faillir estoient certains
gentilz hommes ordonnées, pour dire es
hommes par chascun matin, quelle li-
vrée les Dames vouloient en icelle jour-
née porter. Car le tout estoit faict selon
l'arbitre des Dames. En ces vestements
tant propres, & accoustrements tant ri-
ches ne pensez, qu'eulx, ny elles perdissent
temps aulcun, car les maistres des garde-
robbes avoient toute la vesture tant pre-
ste par chascun matin : & les dames de cham-
bre tant bien estoient aprinses, qu'en ung
moment elles estoient prestes, & habillées
de pied en cap. |
Et pour iceulx accoustrements avoir en
meilleure opportunité, au tour du boys
de Theleme estoit ung grand corps de
maison long de demy lieue, bien claire, &
assorty : en laquelle demouroient les orfe-
vres, lapidaires, brodeus, tailleurs, ti-
reurs d'or, veloutiers, tapissiers, & haulte-
lissiers, & là oeuvroient chascun de son
mestier : & le tout pour les susdictz Reli-
gieux, & Religieuses. |
|
272 |
Iceulx estoient fourniz de matiere, &
estoffe par les mains du Seigneur Nausi-
clete, lequel par chascun an leur rendoit
sept navires des Isles de Perlas, & Cani-
babes, chargées de lingotz d'or, de soye
crue : de perles, & pierreries.
Si quelcques unions tendoient à vetu-
sté, & changeoient de naifve blancheur,
icelles par leur art renouveloient
en les donnant à manger à
quelcques beaulx coqs,
comme on bail-
le cure es
faulcons. |
Comment esoient rei-
glés les Thelemi=
tes à leur ma=
nière de vi=
vre.
Chapitre LV. |
|
273 |
| [illustration] |
TOute leur vie estoit employé non
par loix,statutz, ou reigles : mais se-
lon leur vouloir, & franc arbitre Se
levoient du lict, quand bon leur sembloit :
beuvoient, mangeoient, travailloient, dor
moient, quand le desir leur venoit. Nul ne
les esveilloit, nul ne les parforçoit ny à
boyre, ny à manger, ny à faire chose aultre
quelconques. Ainsi l'avoit estably Gargan
tua. En leur reigle n'estoit, que cest clau-
se. FAIS CE, QUE VOUL-
DRAS. Par ce, que gents liberes, bien
nayz, bien instruictz, conversants en com-
paignies honnestes ont par nature ung in-
stinct, & aguillon, qui tousjours les poulse
à faictz vertueux, & retire de vice : lequel |
|
274 |
ilz nommoient honneur. Iceulx, quand par
vile subjection, & contraincte sont depri-
més, & asserviz, detournent la nobme affe-
ction, par laquelle à vertu franchement ten-
doient, à deposer, & enfraindre ce joug de
servitude. Car nous entreprenons tous-
jours choses defendues : & convoytons ce,
qui nous est denié. Par ceste liberté entra-
rent en louable emulation de faire tout
ce, qu'a ung seul voyoient plaire. Si quel-
q'ung, ou quelcune disoit beuvons, touts
beuvoient. S'il disoit, jouons, tous jouoient.
Si disoit, allons à l'esbar es champs, touts
y alloient. S'il c'estoit pour voller, ou chas-
ser, les Dames montées sus belles hacque-
nées avecq' leur palefroy gorrier, sus le
poing mignonnement engantelé portoient
chascun ou ung Esparvir, ou ung Lane-
ret, ou ung Esmerillon : les hommes por-
toient les aultres oyseaux. Tant noblement
estoient aprins, qu'il n'estoit entre eulx
celluy, ne celle, qui ne sceust lire, escripre,
chanter, jouer d'instruments harmonieux,
parler de cinq, & six langaiges, & en icel-
les composer tant en carme, qu'en oraison
folue. Jamais ne furent veuz chevaliers
tant preux, tant galants, tant dextres à
pied, & à cheval, plus verts, mieulx re- |
|
275 |
muants, mieulx maniants touts bastons,
que là estoient. Jamais ne furent veues da
mes tant propres, tant mignonnes, moins
fascheuses, plus doctes à la main, à l'agueil
le, à tout acte muliebre honneste, & libere,
que là estoient. Par ceste raison, quand le
temps venu estoit, qu'aulcun d'icelle ab-
baye, ou à la requeste de ses parents, ou
pour aultres causes voulust yssir hors,
avecq' foy il emmenoit une des dames,
celle laquelle l'auroit prins pour son de-
vot, & estoient ensemble mariés. Et si bien
avoient vescu à Theleme en devotion, &
amytié : encores mieulx la continuoient ilz
ne mariage : & aultant s'entreaymoient ilz
à la fin de leurs jours, comme le premier
de leurs nopces. |
Je ne veulx oublier vous descripre
ung enigme, qui fut rouvé au
fondements de l'abbaye
en une grande
lame de
bron-
ze.
Tel estoit, comme
il s'ensuyt. |
|
276 |
Enigme trouvé es fonde=
ments de l'abbaye des
Thelemites.
Chapitre. LVI. |
| [illustration] |
PAuvres humains, qui bon heur at-
tendez,
Levez voz cueurs, & mes dictz en-
tendez.
S'il est permis de croyre fermement
Que par les corps, qui sont au firma-
ment,
Humain esprit de soy puisse advenir
A prononcer les choses à venir :
Ou si l'on peult par divine puissance |
|
277 |
Du sort futur avoir la congnoissance,
Sans, que lon juge en asseuré decours
Des ans loingtains la destinée, & cours,
Je foys scavoir, à qui le veult entendre,
Que cest Hyver prochain sans plus at-
tendre :
Voyre plus tost en ce lieu, ou nous som-
mes
Il sortira ne manière d'hommes,
Las de repoz, & faschés de sejour,
Qui franchement iront, & de plein jour
Suborner gens de toutes qualités
A differentz, & partialités.
Et qui vouldra les croyre, & escouter,
Quoy qu'il en doibve advenir, & cou-
ster,
Ilz feront mettre en debatz apparentz
Amys entre eulx, & les proches parents :
Le filz hardy ne craindra l'impropere
De se bander contre son propre pere :
Mesmes les grands de noble lieu sailliz
De leurs subjectz se voyrront assailliz.
Et le debvoir d'honneur, & reverence
Perdra pour lors toute ordre, & diffe-
rence,
Car ilz diront, que chascun en son tour
Doibt aller hault, & puis faire retour.
Et sur ce poinct tant seront de meslées, |
|
278 |
Tant de discordz, venues, & allées
Que nulle hystoire, ou sont les grands
merveilles,
Ne faict recit d'esmotions pareilles.
Lors se voyrra maint homme de valeur
Par l'esguillon de jeunesse, & chaleur,
Et croyre trop ce fervent appetit
Mourir en fleur, & vivre bien petit :
Et ne pourra nul laisser c'est ouvraige,
Si une foys il y mect le couraige :
Qui n'ayt emply par noyses, & debatz
Le ciel de bruit, & la terre de pas.
Alors auront non moindre autorité
Hommes sans foy, que gens de verité :
Car touts suyvront la creance, & estude
De l'ignorance, & sotte multitude.
Dont le plus lourd sera receu pour juge.
O dommaigeable, & penible deluge !
Deluge dy je, & à bonne raison,
Car ce travail ne perdra sa saison,
Ny n'en sera delivrée la terre
Jusques à tant, qu'il ne sorte à grand
erre
Soubdaines eaux : dont les plus attrem-
pés
En combatant seront prins, & trempés,
Et à bon droict : car leur ceur addonné
A ce combat, n'aura point pardonné |
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279 |
Mesme aux trouppeaux des innocentes be
stes,
Que de leurs nerfz, & boyaulx deshon-
nestes
Il ne soit faict, non aux dieux sacrifice,
Mais au mortelz ordinaire service.
Or maintenant je vous laisse penser,
Comment le tout se pourra dispenser :
Et quelz repos en noise si profonde
Aura le corps de la machine ronde.
Les plus heureux, qui plus d'elle tien-
dront,
Moins de la perdre, & gaster s'abstien-
dront,
Et tascheront en plus d'une manière
A l'asservir, & rendre prisonniere :
En tel endroict, que la pauvre deffaicte
N'aura recours, que à celluy, qui l'a fai-
cte :
Et pour le pis de son triste accident,
Le clair Soleil, ains qu'estre en Occi-
dent,
Layrra espandre obscurité sur elle
Plus, que d'eclipse, ou de nuyct natu-
relle.
Dont en ung coup perdra sa liberte,
Et du hault ciel la faveur, & clarté. |
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280 |
Ou pour le moins demeurera deserte.
Mais elle avant ceste ruyne, & perte,
Aura longtemps monstré sensiblement
Ung violent, & si grant tremplement,
Que lors Ethna ne fust tant agittée,
Quand sur ung filz de Titan fut jectée :
Ne plus soubdain ne doibt estre estimé
Le mouvement, que fist Inarimé,
Quand Tiphoeus si fort se despita,
Que dans la mer les montz precipita.
Ainsi sera en peu d'heure rengée
A triste estat, & si souvent changée,
Que mesme ceulx, qui tenue l'auront,
En disputant la pauvreté lairront.
Lors sera pres le temps bon, & propice
De mettre fin à ce lon exercice :
Car les grands eaulx, dont oyez devi-
ser,
Feront chascun la retraicte adviser.
Et toutesfoys devant le partement
On pourra veoir en l'air apertement
L'aspre chaleur d'une grand' flamme es-
prise,
Pour mettre à fin les eaulx, & l'entre-
prise.
Reste en apres, qu'yceulx trop obli-
gés, |
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281 |
Penés, lassés, travaillés, affligés,
Par ce sainct vueil de l'eternel seigneur
De ces travaulx soyent refaictz en bon
heur : |
Là voyrra par certaine science
Le bien, & fruict, qui sort de patience :
Car cil, qui plus de peine aura souffert
Au paravant, du lot pour lors offert
Plus recepvra. O qu'est à reverer
Cil, qui pourra en fin perseverer !
La lecture de cestuy monument para-
chevée. Gargantua souspira profondement,
& dist es assistants. |
Ce n'est de maintenant, que les gens
reduictz à la creance evangelicque sont
persecutés. |
Mais bien heureux est celluy, qui ne se-
ra scandalizé, & qui tousjours tendra au
but, & au blanc, que Dieu par son cher filz
nous à prefix, sans par ses affections char-
nelles estre distraict, ny divertu. Le Moy-
ne dist. Que pensez vous en vostre enten-
dement estre par cest enigme designé, &
signifié ? Quoy ? dist Gargantua, le decours,
& maintien de verité divine. Par sainct
Goderan (dist le Moyne) je pense, que soit
la description du jeu de paulme : & que |
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282 |
la machine ronde est l'esteuf : & ces nerfz,
& boyaulx de bestes innocentes, sont les
racquettes : & ces gentz eschauffés, & de-
batants, sont leurs joueurs.
La fin est, que apres avoir bien
travaillé, ilz vont repai-
stre, & grand
chiere. |
Fin de la plaisante, & joyeuse
histoire du noble prince
Gargantua. |
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283 |
Cest Œuvre fut imprimé l'an
de grace Mil cinq cents qua=
rente, & deux. A lyon chés
Estienne Dolet demeurant
pour lors en la Rue
Merciere à l'en=
seigne de la
Dolouere
D'or |
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284 |
| [illustration] |
DOLET,
Preserve moy, ò Seigneur,
des calumnies des
hommes |
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