Remonstrance aux habitans de Marseille du sieur du Vair

Transcription de l'édition de Lyon, Thomas Soubron, 1596.

Source du document : Gallica

1

REMONSTRANCE
AUX HABITANS
DE MARSEILLE.
*     *
*

Servant d'instruction salutaire aux François,
qu'il n'y a rien de meilleur, & plus pro-
fitable, que de se conserver souz l'o-
beyssance de leurs Roys
naturels :
Faicte le vingt-troisieme jour de
Decembre 1596.
A LYON,
POUR THOMAS SOUBRON

M. D. XCVI.
avec permission.[1]
[1] Une page blanche suit.

3

[frontispice] REMONSTRANCE
AUX HABITANS DE
MARSEILLE, FAICTE
le vingt-troisiesme jour
de Decembre
1596.
JE ne vous scaurois expri-
mer, Messieurs, les diver-
ses pensees, qui me vin-
drent en l'esprit, quand à
mon arrivee je jettay le
premier œil sur la face de
vostre ville. Car comme la memoire des
grands  dangers se rafraischissent aisement
par l'object de ceux qui en ont couru la[2]
fortune : Je me representay aussi tost
le peril & la ruine où vous vous estes veus
precipitez, & quasi abysmez. Et tornant
la veüe sur ce beau & celebre port, & y
faict affluer l'opulence & la richesse : je
m'imaginois d'y voir encore les galleres
[2] La répété en début de ligne suivante.

4

d'Espagne arborees de leurs croix rouges,
& les regimens d'Espagnols en battaille
sur vos quays : comme quand ils pensoyent
s'emparer de vos personnes, de vos biens,
& de vostre liberté. Je disois à part moy,
combien s'en a-il fallu, que ceste brave &
magnifique Cité, l'un des yeux de la Fran-
ce, ne soit demeuree captive sous le joug
insolent de ses plus cruels ennemis : que
ses citoyens n'ayent esté enlevez aux In-
des, pour repeupler les contrees que la
cruauté desEspagnols y ont miserable-
ment desertees : que leurs femmes & leurs
filles, leurs biens & leurs maisons n'ayent
esté distribuez à une colonie de Castillans ?
Mais à ceste triste pensee succeda aussi-
tost l'aggreable souvenance de ceste heu-
reuse journee plus reluisante des merveil-
les de Dieu que des rayons du Soleil : en
laquelle sous les heureux auspices du Roy
nostre juste & legitime Prince, sous les
heureux auspices du nom fatal de
liberté, Marseille fut reduite à l'obeissan-
ce de son Roy : rendu à la France, & deli-
vré de la servitude Espagnole. Ceste se-
conde imagination effaça bien tost la pre-

5

miere, & estouffa incontinent par la joye
ce que j'avois conceu de frayeur & d'e-
stonnement. Mesmes quand approchant
de plus pres de vos portes, jevous vis sor-
tir en foulle, & tesmoigner par vos voix,
par vos visages, par vos gestes, l'alegresse
& le contentement que vous aviez de la
grace quevous faict leRoy vostre souve-
rain Seigneur, vous envoyant & depo-
sant en vostre ville sa Justice souveraine,
le plus riche & precieux fleuron de sa Co-
ronne. Une seule apprehention me demeu-
ra de toutes ces diverses cogitations, qui
fut que je me representay à l'instant l'in-
constance des affaires humains, & me re-
souvins d'un des plus celebres & judi-
cieux historiens de l'antiquité, qui s'eston
ne avec raison du naturel des peuples : &
dit que c'est grand cas, que les plus stupi-
des bestes qui soyent au monde estans u-
ne fois eschappees du piege, se furent &
n'y retornent plus quelque appast que lon
leur donne : & les plus subtils & advisez
peuples se laissent tant de fois remener
aux mesmes dangers dont ils sont sortis :
pourveu seulement que l'on leu en chan-
ge les pretextes. Chose estrange que l'ex

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perience mesmes des choses passees, qui
est une rude & trop chere maistresse ne
les peut rendres sages. Ceste[3] consideration
joincete à l'affection que j'ay voüee au bien
& salut de ceste ville, troubla derechef ma
joye de ceste crainte ; qu'un jour quelque
fascheux accident ne vous rejettast aux
malheurs dont vous estes si miraculeuse-
ment sortis ; & tourna lors toutes mes pen
sees à rechercher les moyens pour vous
en garentir. Apres y avoir bandé mon
esprit avec tout l'effort qu'il m'a esté pos-
sible, je ne me suis en fin peu adviser de
rien qui vous y peust servir davantage,
que de vous faire promptement enten-
dre ce que le Roy mon maistre m'a char-
gé de vous dire de sa part : me persuadant
que l'authorité de ses commandemens
adjoustee aux sages advertissemens qu'il
vous donne, sont les plus fermes bases &
solides fondemens, sur lesquels vous scau-
riez poser & asseoir le repos & bon heur
de vostre ville. Messieurs, les cogitations
que le Roy a de ce qui vous concerne, ne
sont pas dressees à son bien ny à sa gran-
deur, mais à vostre feurté & prosperité.
Les Edicts & mandemens qu'il vous en-
[3] C'este.

7

voye ne tendent pas à tirer de l'ayde & du
secours de vous, pour subvenir à la neces-
sité de ses affaires, mais seulement à affer-
mir vostre repos & promouvoir vostre fe-
licité. Le seul tribut qu'il exige de vous,
c'est que vous vueilez estre heureux. Et
pource, Messieurs, sa Majesté m'envoyant
vers vous, la principalecharge qu'il m'a
donnee, c'est de procurer de tou mon
pouvoir l'amitié & la concorde parmy
vous, vous la commander & recomman-
der de sa part. Ce sont les vrayes marques
des Chrestiens ; & quiconque se dict tel,
& ne les a point, n'en a rien que le nom
Ce sont celles qui concilient aux peu-
plus les benedictions de Dieu, desquelles
puis apres derivent toutes sortes de biens.
Ce sont les meres nourrices de la riches-
se, de l'opulence, de la force. Bref ce sont
les vrais liens & les seules chaines, par les-
quelles vous pouvez tenir la bonne for-
tune attachee à vostre ville. Au contraire
ladivision & la dissension sont le poison
mortel des citez, qui infecte le cœur des
hommes, de haine & rancune, destruict
cest esprit d'union qui est comme la for-
me que donne l'estre à la societé civile.

8

Car comme celuy qui prendroit un corps
bien sain & animé, & le mettroit en deux
ou en plusieurs pieces, rendroit non seu-
lement le corps, mais mesmes les mem-
bres morts & inutiles. Ainsi la division
qui separe les citoyens d'une ville en faict
plusieurs ; non seulement ruyne le corps
de la cité, mais aussi toutes les familles
particulieres. Doncques Messieurs, d'au-
tant que vous desirez vostre bien & ce-
luy de vos enfans & de vostre pays, au sa-
lut duquel vous devez referer toutes vos
actions, fuyez de tout vostre pouvoir le
pestilent venin de dissension. Et ne croyez
pas les dangereuses passions, qui vous en
donnent le goust, & vous en veulent fai-
re venir l'envie. Je n'ignore pas que la
condition du calamiteux estat où nous a-
vons vescu, n'ait entamé bien avant la
fortune de plusieurs d'entre vous, & ne
leur ait laissé de douloureux ressentimens
des injures & des pertes passees. Si les a-
faires du monde se gouvernoyent par
souhaits, je souhaiterois & vous tous, com
me je croy, que cela ne fust jamais adve-
nu. Mis puis que cela ne se peut, il ne
reste qu'un seul remede, qui est que l'ou-

9

bliance en estouffe la memoire, ou pour
le moins que le silence la couvre. C'est
l'emplastre que les plus sages hommes du
monde on appliqué à semblables palyes
en tous les Estats qui ont esté blecez de
pareils accidens. Je ne vous veux point
ennuyer par le recit des exemples que
l'histoire des siecles passez en a laissé à la
posterité. Mais pource que la fortune  que
vous avez couru en ces dures & dernieres
annes a esté fort conforme à celle des
Atheniens, lors que les trente tyrans s'em-
parerent de leur Estat ; je desire fort que
vous vous souveniez du mal qui leur ar-
riva, & de la façon dont ils s'en garenti-
rent. Apres qu'ils eurent chassé & exter-
miné les trente tyrans par sage conduite
& genereuse resolution de Thrasibule l'un
de leurs concitoyens, ils r'appellerent les
meilleurs & plus notables bourgeois qui
avoyent esté chassez, pillez, & outragez par
les tyrans, & par le menu peuple qui au
commencement leur adheroit. Mais ceux
de dedans & de dehors ne furent pas si
tost r'assemblez, que voila la division &
dissension parmy eux, pires tyrans que
ceux qu'ils avoyent chassez. Qui deman-

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doit reparation de ses injures, qui rai-
son de ses offences, qui proces, plainctes,
reproches : la ville estoit tout pleine de
rumeur, & de tumulte, toute preste de re-
tumber au calamiteux estat, dont elle ne
faisoit que sortir. En fin recognoissant
leur mal, & en prevoyant encor un plus
grand qui les menaçoit : il s'assemblerent
à la priere de Thrasibule qui les avoit de-
livrez, & jurerent sans aucune consideration-
tion de leur interest particulier, de pren-
dre l'advis qui se trouveroit le plus expe-
dient pour le repas & salut commun de
leur ville. Que firent-ils donques ? Ils pu-
blierent entre eux ceste celebre loy D'où-
bliance, par laquelle apres avoir condam-
né les trente tyrans, & seulement ddix ou
douze des principaux ministres de leurs
cruautes, ils firent jurer par tous les au-
tres une oubliance perpetuelle de toutes
les injures passees. Ceste loy fust si sa
lutaire à la ville d'Athenes, que jamais
les histoires n'en ont faict mention que
avec grands eloges d'honneurs : & ja-
mais les grands Estats ne se sont trou-
vez en semblables accidens, qu'ils n'ayent
recouru à cest exemple, comme au vray

11

antidote de ceste poison mortelle des ci-
tez, le tumulte & la sedition. Que si com-
me disent les Medecins & Philosophes na
turels, les semples et remedes qui naissent
sous nostre climat & en nostre region,
nous sont plus propres & mieux propor-
tionnez à nostre honneur, que les autres
estrangers : cest exemple qui vous est com
me domestique doit donner plus d'im-
pression à vos esprits, & vous servir plus
utilement, que pas un de ceux qui l'on
imité [4] & practiqué. Car vous ressouve-
nant, Messieurs, que cesste belle & ma-
gnifique ville-cy a tiré son origine de la
Grece, vous devez vous imaginer de voir
autour de vous vos braves ancestres si re-
nommez de ce grand los de sagesse, les-
quels vous sollicitent d'embrasser l'union,
la paix & la concorde, dans le doux sein
desquels on verra bien tost reflorir l'an-
cienne opulence de vostre ville : & vous
excitent & conjurent de deposer toutes
ces fascheuses & barbares passions d'ai-
greur, de querelle, & de vengeance. Que
si leur exemple peut moins sur vous qu'il
ne doit, venez aumoins au discours &
à la raison qui est commune à tous les
[4] ressouvevenant.

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hommes du monde : & luy donner place
pour un peu en vous pour vostre bien, &
vous trouverez qu'elle vous persuadera
cela mesmes. La division, Messieurs, qui
a esté cy devant entre vous, n'a pas esté
d'un vontre tous, ou de peu contre beau-
coup. Ceste faveur avoit tellement parta-
gé les esprits des hommes, que non seule-
ment les Provinces, mais les villes : non
seulement les villes, mais les citoyens :
non seulement les citoyens, mais les fa-
milles, le mary & la femme, le père & les
enfans estoyent divisez d'affection & vo-
lonte entre eux. Et comme si les hommes
eussent renoncé à l'humanité, tous liens
d'honneur, de respect & charité estoyent
levez & retranchez parmy les peuples. En
ceste furieuse, & j'ose quasi dire fatale con
fusion, qui est celuy qui se vueille preten-
dre si heureux, si hors de la condition
commune des autres, que d'avoir deu e-
stre exempt d'injure & d'offence, & d'a-
voir deu estre en seurté, lors qu'il sembloit
que les fondemens du monde fussent es-
branlez pour l'ensevelir en sa propre ruy-
ne : Croyez moy, Messieurs, qu'il arrive
en ces accidens la ; le semblable qu'aux

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alarmes & combats qui se donnent de
nuict : l'on frappe quelques fois sur ceux
que lon aime le plus : & tel à la fin pleure
celuy que luy mesmes a blecé. C'est un se-
cret jugement de Dieu qui vient en son
temps sur les hommes, & leur oste toute
cognoissance, à fin qu'ils servent à la ju-
ste peine des uns des autres : dont puis a-
pres pour dernier supplice ils en empor-
tent une honte en eux-mesmes & un re-
gret eternel. C'est la vengeance qui doit
suffire à ceux qui ont esté offencez par les
desordres du temps : & ceux qui en gar-
deront ne leur cœur, ou par leurs actions
en recercheront une autre, trouveront
qu'ils en porteront eux-mesmes la peine.
Car, Messieurs, j'estime qu'il n'y a person-
ne de vous si peu entendu és affaires du
monde, ou tant aveuglé de sa passion, qui
ne juge bien que la fortune particuliere
est enclose en la publicque : & que la cité
ne peut estre ruynee, que les ruynes n'ac-
cablent les citoyens : & qu'il ne voye bien
que rien ne peust si tost precipiter ceste
ville à son malheur, que les seditions & les
tumultes : ny rien si tost exciter kes tumul-
tes & seditions, que les recerches des

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injures passees. Il est en tous temps dan-
gereux de mettre beaucoup de gens en
peine, les r'allier par la similitude d'une
fascheuse condition, leur aigrir le coura-
ge par l'infamie, les desesperer par les con-
damnations : & rendant leurs vies fascheu
ses & ennuyeuses, leur faire desirer le chan
gement de l'Estat. Plus l'est-il en ceste sai-
son & en l'esta où est vostre ville. Marseil-
le est une corps macilent & langoureux,
qui doit fort craindre les recheutes : car
elles luy seroyent mortelles. Davantage
vous voyez de tous costes les estrangers
qui vous marchandent, enragez que ce-
ste proye leur soit eschappee des mains :
& ne souhaittent autre chose : que de voir
la discorde & division parmy vous, com-
me de fausses clefs qui seules le peuvent
ouvrir vos portes. Serez-vous si conjurez
contre vostre salut, que vous vouliez ne
flattant vos passions, exaucer les veuz de
vos ennemis, & accomplir leurs souhaits ?
Souvenez-vous, souvenez-vous, Mes-
sieurs, en quel estat vous estiez il y a dix
ou douze mois. Qu'eussiez-vous voulu
donner lors pour estre où vous estes main
tenant ? y a-il injure que vous n'eussiez

15

voulu remettre & oublier ? y a-il perte que
vous n'eussiez voulu souffrir ? Si Dieu
vous a preservez contre vostre propre es-
perance, mis ceux qui estoyent dedans en
liberté, r'amené ceux qui estoyent dehors
en leurs maisons : serez-vous si infidelles
à vos vœus, si injustes à vous-mesmes, si
imprudens à vos affaires, que vous ne vou
liez rien donner à la charité & concorde
que Dieu vous commande, rien donner
au salut de vostre ville, rien donner à vo-
stre propre & particulier bien & repos ?
Quand toutes ces raisons, Messieurs ne
seroyent point suffisantes pour vous per-
suader ceste saincte & salutaire Oubliance-
ce, vous avez l'exemple & l'authorité de
vostre Prince, qui le seroyent. Son exem-
ple, en ce que vous voyez que pour le bien
& soulagement de son peuple au grand
cours de son bon heur, au fort de ses vi-
ctoires, il n'a pas seulement pardonné à
ceux qui l'ont offencé, mais les a chery,
embrassé & honoré, voulant dresser ses
derniers & plus glorieux trophees, non
des armes de ses ennemis despouillez, mais
des cœurs de ses subjects reconquis. Son
authorité : car il vousa par son Edict com-

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mandé ceste oubliance, il luy a donné le
nom & la force de loy, pour estre parmy
vous comme l'ame de vostre societé, qui
se puisse composer par l'harmonie de l'u-
nion & la concorde le corps de vostre vil-
le, & en manier les membres avec la dou-
ceur & facilité requise, pour vostre bien
& salut. Ce n'est pas pour cela qu'il enten-
de dissimuler, ny laisser impuny les cri-
mes : s'il s'en trouve qui doyvent estre cha
stiez, en quelque party qu'ils ayent esté
commis, & qui ne soyent point com-
prins en l'Edict qui en a esté publié. Au
contraire noussommes icy principale-
ment pour en faire le chastiment, & de
tous ceux qui se commettront cy apres,
avec telle severité, que nous esperons que
ceux qui ne peuvent estre contenus par
la regle des loix, le seront pour la rigueur
des jugemens. Apres cela, Messieurs, sa
Majesté m'a chargé de vous advertir &
admonnester d'user de prudence & con-
sideration des privileges & libertez qu'il
vous a accordé & confirmé, vous en ser-
ve[5] pour vostre bien & salut, & ne les pas
convertir à vostre propre ruyne, comme
vous avez faict autrefois. Il se trouve
[5] Conjecture (mauvaise qualité d'impression).

17

tousjours parmy les peuples, des hommes
pernicieux & desesperez, qui ayans des-
sein de bastir leur fortune de la ruyne de
leurs paus, vont flattant l'ignorant po-
pulaire, & luy chatouïllant les aureilles de
ce doux nom de liberté ; Le vulgaire im-
prudent charmé de ce doux nom authorise
les factieux & seditieux, & les assiste pour
renverser la puissance legitime du Prin-
ce, & s'emparer du commandement. Tant
qu'estans fortifiez par le sang & le pilla-
ge de leurs meilleurs citoyens, ils descen-
dent aux mediocres, & des mediocres
aux plus petits, & apres avoir tout pillé
& ravagé vendent en fin les villes au plus
offrant : comme avoit fait Loys d'Aix &
Casau. Soyez, Messieurs, tousjours en gar-
de contre telles gens : Veillez, veillez soi-
gneusement sur ses empoisonneurs de
peuples, qui succrant de ceste venimeuse
douceur d'apparente liberté le poison d'u-
ne tyrannique servitude, le leur font a-
valler sans qu'ils le sentent, & les endor-
ment tellement sur le mal, qu'ils se co-
gnoissent aussi tost morts que malades.
Vous estes maintenant sur l'eslection de
vos officiers de ville, de laquelle depend

18

principalement vostre repos & seureté. Le
Roy bien adverty des divisions qui sont
parmy vous, vous eust bien peu nommer
des officiers : c'est de son authorité. Et je
ne doute aucunement que vous ne luy
soyez si bons & loyaux serviteurs, que
vous n'eussiez receu ce qu'il en eust or-
donné que pour vostre bien & repos. Mais
comme il est bon & indulgent à ceux qu'il
estime qu'ils l'ayment & ly sont fidelles,
il a bien voulu que le choix de ceux qui
vous doyvent gouverner se fist par vous
mesmes. Et m'a toutesfois commandé
d'estre present à toutes vos eslections, pour
moyenner que ceux qui doyvent entrer
aux charges, soyent tels qu'ils puissent
nourrir la paix & la concorde parmy vous, &
contenter l'esprit de sa Majesté de la
seureté de vostre ville. Et m'a donné tres-
expresse charge, puissance & authorité
d'empescher qu'il ne se fist rien au con-
traire. Et pource, Messieurs, & ceux à qui
il permet la nomination, & ceux à qui il
laisse la balotte & le suffrage, resoluez
vous de mettre à part vos passions, s'il
vous en reste aucune, & de ne songer
qu'au bien & salut de vostre ville, & sans

19

autre consideration particuliere conten-
tez la volonté du Roy inseparablement
unie à vostre bien & repos. Faictes donc
qu'il ne se fasse choix de personne, qui ne
soit propre pour maintenir l'amitié & la
concorde entre vous, & qui n'ait pour
tout but vostre bien, & le salut de tout
l'Estat ; qui n'ayt par sa vie passee donné
bon tesmoignage de son integrité en la
conduite de sa famille & mesnage, preu-
ve de sa prudence : & que outre cela n'ayt
des biens & des enfans qui puissent servir
de gages de sa fidelité. Apres cela, Mes-
sieurs, quand vous les aurez esleuz, faictes
leur bien entendre que vous ne les autho-
risez que pour bien servir le Roy, obeyr
à ses commandemens, & de sa justice : &
que dés l'heure qu'ils feront autrement,
vous les desavoüez & desgradez de leur
charge. Car Messieurs, si vous desirez de-
meurer, & libres & heureux, vous devez
avoir tousjours en la pensee, qu'il n'y a
point plus douce liberté au monde, que
le service d'un bon Prince, ny plus grand
heur que son obeyssance. Le Prince est en
l'Estat, ce que l'ame est au corps de l'hom
me. C'est luy qui entretient la societé ci-

20

vile, qui regle par Justice les actions de
hommes, qui faict que les membres se ser-
vent les uns aux autres, & se rapportent
tous a la conservation du tout. C'est l'es-
prit vital que respirent insensiblement les
subjects, & par lequel ils attirent les be-
nedictions de Dieu qui s'influent d'en-
hautavec l'obeyssance. Et pource quand
l'Apostre saint Paul vous commande ren-
dre l'obeyssance à vostre Prnce, il adjou-
ste ceste raison : A fin que vous puissiez
vivre une vie heureuse & paisible. Com-
me s'il disoit, tout le bon heur des peuples
consiste en l'obeissance qu'ils rendent à
leur Prince : & au contraire leur malheur
en la desobeissance. Car du jour que l'o-
beissance du Prince est violee, la paix, le
repos, & la concorde se pert : tout s'en va
en uyne, & se dissipe par morceaux, les
modestes deviennent esclaves des violens :
les bons, la prove de meschans. Si ceste o-
beyssance est deüe à toutes sortes de Prin-
ces de quelque façon que Dieu les ait e-
stablys, à combien plus forte raison par
les François à leur Roy ? Considerant les
graces speciales avec lesquelles Dieu a
establi ceste Monarchie, laquelle il a ren-

21

due par un cours continuel de succession
de sang, comme une image de son Royaum-
me, & gouvernement eternel. Si ceste o-
beyssance a esté deüe par tous les Fran-
çois à leur Roy, combien plus à celuy qui
regne aujourd'huy sur nous, orné de tant
de grances recommandables, de tant de
vertus ? Vous voyez oculairement com-
me Dieu l'as suscité en nos jours pour re-
staurer cest Estat François, & le relever
d'une ruyne qui sembloit comme fatale.
Vous voyez comme il y a liberalement
employé son sang & sa vie. Il n'y a sorte de
peine où il ne se soit exposé. Ses jours
ont esté autant de combats : ses combats,
autant de victoires : ses victoires, autant de
pardons : bref le seul poinct de tous ses la-
beurs, c'est d'avoir rendu heureux ceux
qu'il a vaincu tellement que lon peut dire
avec verité, qu'il a plus combatu pour ses
ennemis que contre eux, tant sa debon-
naireté & clemence a esté victorieuse par
dessus ses victoires mesmes. Encores au-
jourd'huy tout son soing & toutes ses veil-
les font comment il affleurera l'heur & le
repos de ses peuples, non seulement du

22

rant sa vie (car son courage & sa vaillance
semblent aisement pouvoir pourveoir à
cela) mais aussi pour les sectes advenir.
C'est pour cela que vous avez veu comme
il a retiré pres de soy Monsieur le Prince
de Condé son nepveu, a prins le soing de
le faire instruire en la Religion Catholi-
que, Apostolique & Romaine, à fin que en
attendant que selon les vœux de tous ses
subjects, Dieu nous donne des enfans de
luy, qui puissent succeder à son Estat & à
sa vertu, il ne demeure aucun doute en la
legitime succession de la Couronne, qui
puisse nourrir & fomenter les desseins de
ceux qui voudroyent troubler le repos pu-
blic. C'est pour cela qu'il a assemblé pres
De luy maintenant les plus celebres per-
sonnages de tous les Ordres de Son Roy-
aume, à fin d'establir par leur advis une
milice bien reglee, qui avec le soulage-
ment du pauvre peuple, puisse suffisam-
ment s'opposer aux desseins ambitieux de
ses ennemis estrangers, & par bonnes loix
& constitutions affermir le repos au de-
dans du Royaume. Bien que ce soing luy
soit general pour tout son Estat, je vous
puis asseurer qu'il l'a particulierement avec

23

plus d'ardeur & d'affection pour ceste vil-
le, que pour aucune autre de son Royau-
me, avec un extreme regret de ce que les
fascheuses & necessaires occupations qui
le detiennent, & luy lient comme les pieds
& les mains, ne luy donnent moyen de
vous en faire ressentir de plus favorables
tesmoignanges. Si son corps pouvoit estre
par tout où va son affection, vous l'auriez
continuellement pres de vous. La condi-
tion de son humanité & de ses affaires ne
se pouvant ployer à ce sien desir, il est con-
traint de faire comme le Soleil, lequel en-
voye ses rayons où il ne peut envoyer son
corps. Il vous envoye sa Justice souverai-
ne, c'est à dire, la plus chere & pretieuse
partie de son authorité. Vous l'avés desiree,
il vous l'a deposee : c'est à vous à faire pa-
roistre que vous la scavez honnorer & re-
verer, & par là vous monstrer dignes de re-
cevoir le fruict qu'elle vous doit apporter,
qui est de nourrir la paix parmy vous, y e-
stablir la seureté ; faire en fin que vos biens
soyent à vous, vos femmes, vos enfans : que
la violece qui auroit accoustumé d'op-
primer les infirmes, soit elle mesme oppri-
mee. Bref que vostre ville reflorisse à la-

24

bry de la Justice, redevienne riche & opu-
lente plus qu'elle n'a jamais esté. Nous y
apporterons de nostre part tout ce que
vous devez attendre de nous, la sincerité,
l'amour de vostre bien, le courage, la dili-
gence. Nous nous promettons que nous
serons assistez & fortifiez par ce brave &
genereux Prince que le Roy vous à don-
né pour gouverneur. Il est nay avec tant
de bonté & valeur, & a si heureusement
avancé le repos & restauration de ceste
Province : & tellement tesmoigné n'avoir
autre souhait, desir, ny dessein que le
bien, du service du Roy, que vous devez
attendre de luy tout ce qui pourra servir
à vostre bien & prosperité. Nous esperons
aussi que vous nous presterez tous vos vo
lontez & affections, & monstrerez autant
de bien-vueillance à nous maintenir icy,
tant que le Roy jugera que nous y serons
necessaires, que vous en avez faict paroi-
stre à nous y desirer. Nous nous asseu-
rons particulierement, que monsieur le Vi-
guier, qui a si valeureusement & si glorieu-
sement exposé sa vie pour la conservation
des vostres & vous delivrer d captivité,
fera tousjours davantage reluire ceste mes-

25

me vertu ; & tesmoignera de plus en plus
par ses actions, son affection au service de
son Prince, & bien de son pays. Je vous dy
franchement, Messieurs, & vous le dy,
pource que le Roy me l'a commandé, qu'il
faut que vous l'honoriez tous, & le re-
veriez comme vostre propre pere : car
rien ne peut apporter plus de malheur à
ceste ville, que si vous oubliez l'insigne
miracle, par lequel Dieu vous a delivrez,
& que vous manquiez d'honnorer & re-
verer celuy des mains duquel il s'est servi
pour vous sauver. Aux autres villes on a
dressé des statutes à ceux qui se son signa-
lez de tels actes : il faut quevous luy en
dressiez une, non en vostre place publique,
ains en vos cœurs, non de bronze ou de mar-
bre, subjecte à la roüille, & à l'air ; ains daffe-
ction & bien-vueillance eternelle. Mais
aussi dis-je franchement en vostre presence,
que la gloire qu'il s'est acquise par ce bel
acte, luy est une rigoureuse loy d'honneur,
qui oblige de continuer à bien faire o-
beir plus soigneusement qu'aucun de ses
concitoyens, aux commandens de son
Roy & de sa Justice, & procurer le bien &
repos de sa ville. Car de ses actions à l'ad-

26

venir on jugera quelles ont esté ses inten-
tions par le passé. Apres que ce grand Thi-
moleon eut delivré la ville de Corinthe de
la tyrannie de son propre frere, les Corin-
thiens luy mirent en main leur armee
pour aller à l'entreprise de Sicile ; & luy de-
livrant la commission, ils luy dirent : nous
verrons par ce que tu feras, si tu as exter-
miné le Tyran ou ten ennemu. Aussi faut-
il Monsieur le Viguier, que vous pensiez
que quand le Roy vous continue aujour-
d'huy en la charge de Viguier, & que ce
peuple vous y reçoit : qu'ils vous disent sans
parler : Nous verrons quel dessein vous a-
vez eu en ceste signalée action, qui vous a
acquis tant de gloire, & si vous vous estes
proposé le service de vostre Prince & sa-
lut de vostre ville, ou seulement vostre
bien & advancement particulier : mais je
ne doute nullement que vous ne vous
soyez seulement proposé ceste gloire im-
mortelle qui vous devoit revenir de ceste
belle & genereuse action, que vous ne rece-
viez les biens & les honneurs qui vous sont
faicts par le Roy vostre souverain seigneur
comme une dependance & suite non pour-
pensee de vostre vertu & generosité ; &

27

que vous ne dressiez toutes vos intentions
qu'à ce qui sera du service de sa Majesté,
& manutention de sa Justice, & de cela je
m'en veux rendre moy-mesme garent à
vos concitoyens, & à tous ceux ausquels
est parvenu le bruit de la gloire que vous
aves cy devant meritee. DOncques, Mes-
sieurs, voyant toutes choses conspirer au
bien & repos de ceste ville, & y apportant
Ce que restoit à y desirer pour le comble
& consommation de vostre bon heur, qui
est la Justice souverainne que le Roy vous
envoye ; je prens certain augure que nous
la verrons florir plus que jamais, & que
les benedictions qu'apporte avec soy la
Justice quand elle est honnoree & re-
veree comme il appartient, rem-
pliront vos maisons marticu-
lieres de toutes sortes de
biens & de pro-
speritez.
*
FIN.

28

PERMISSION.
IL est permis à Thomas SOubron
marchant libraire de Lyon, Im-
primer la presente Remonstrance :
& deffense à tous autres de l'impri-
mer, à peine d'amende arbitraire,
& de confiscation de l'impression :
faict le 8. Janvier 1597.
DE-LANGES.